• DRIANT Emile

Conférence à Soissons sur la "Situation de l'Armée française" (Cdt Driant - O1/02/1906)

Le jeudi 1er Février 1906, le commandant Driant participait à une réunion publique, à la Bourse du Travail, à Soissons. L'assistance était des plus nombreuses — quinze cents personnes y assistaient — et elle a obtenu un très grand succès.

M. Guyot de Villeneuve, après avoir présenté le commandant Driant, a fait un tableau de la situation politique. Le commandant Driant, acclamé lui aussi par l’auditoire, a pris ensuite la parole. Le journal L'Eclair du vendredi 2 Février rapporte les passages essentiels de son discours :

Messieurs, les Français qui ont pu échapper à cette maladie de l'indifférence qui met actuellement le pays dans une sorte de léthargie morale, ne peuvent, sans un serrement de cœur, se souvenir de ce qu’était l’armée française il y a vingt ans et la comparer avec ce quelle elle est devenue aujourd'hui.

Il y a vingt ans, quinze générations déjà étaient passées par le rang, depuis la guerre de 70, générations vibrantes ne songeant qu’à apporter leur effort à la reconstitution des forces du pays.

L’armée avait repris conscience de sa force et on le vit bien à cette heure grave qui s’est appelée l’affaire Schnaebelé. J’ai vécu cette heure-là, à côté de l'homme qui avait alors la lourde responsabilité de la défense nationale. Tous les cœurs battaient à l’unisson d'un bout a l’autre du pays, du soldat jusqu’au généralissime, et je n’oublierai jamais les paroles qu'à l’Hippodrome le ministre de la guerre jeta à une foule enthousiaste à la minute la plus critique.

Un journal l'avait accusé de vouloir la guerre : le général Boulanger répondit : « Si je voulais la guerre je serais un fou. Si je ne la préparais pas je serais un criminel. »

Tout le monde comprit alors que cette attitude du chef de l'armée était la seule digne d’un grand peuple. Elle est encore la seule aujourd’hui.

Messieurs, l’armée d’alors était prête : derrière une frontière refaite de toutes pièces, elle portait le front haut et pouvait dire avec assurance :

Quand vous voudrez !...

Mais alors, dans tous ses éléments, elle était saine et pure de tout alliage.

D’abord ses chefs avaient de l’autorité.

Cette autorité, les généraux la tenaient de leur indépendance vis-à-vis de la politique et des politiciens, de leur passé sans compromissions, car ils étaient arrivés au sommet de la hiérarchie par leur valeur et non par des intrigues d’antichambre.

Ils la tenaient surtout de l’influence que leur donnait leur action légitime et efficace sur l’avancement de leurs subordonnés.

Quand un général passait, chacun s'inclinait, car c'était une force morale qu'un homme tenant dans sa main, avec la vie de quinze à trente mille hommes, une part du destin de son pays.

Sous les ordres de chefs respectés, la masse des officiers travaillait en silence : n’attendant rien des influences politiques, elle ne faisait pas de politique. Sachant les questions d’avancement entre les mains de ses chefs hiérarchiques, elle n'avait recours qu’à eux, et on n’aurait pas vu alors huit mille officiers, à l’heure de la confection des tableaux d'avancement, se faire recommander au ministre par tous les francs-maçons des deux Chambres, comme le ministre de la guerre le constatait tristement ces jours-ci. Dans les pensions, dans les cercles d’officiers, partout avait cours le même mot d’ordre : « pas de discussions politiques ou religieuses ». Ce mot d’ordre était obéi, et l’union, la bonne camaraderie régnaient dans tous les régiments, comme il convient entre gens destinés à remplir la même mission et à courir les mêmes dangers.

Quant au soldat qui, ne l’oubliez pas, faisait alors cinq ans, c’était, ou un brave campagnard auquel l’instituteur avait enseigné l’amour du drapeau et le respect de ses chefs, ou un ouvrier qui, avec des allures un peu indépendantes, devenait vite le type de ce soldat français débrouillard et cocarde qui n’a son pareil dans aucune armée. Il n’était pas nécessaire alors de faire de longues théories : on se bornait à dire à ce soldat en lui montrant la frontière mutilée : N’oublie pas !

Et il comprenait.

A cette époque si rapprochée et si lointaine tout à la fois, un Français qui se fût permis de rester couvert devant le drapeau eût été hué par la foule ; celui qui eût crié : « A bas l’armée ! » au passage d’un régiment eût été écharpé par ses voisins. Celui qui eût crié : « A bas la Patrie ! » ne l’eût pas été, parce qu’on l’aurait cru fou.

La nation et l’armée ne faisaient qu'un.

Le pays avait pardonné à l’armée ses défaites de l’année terrible, parce qu’il savait que la trahison d’un Bazaine et l’incapacité de quelques chefs y avaient eu la plus grande part, et aussi parce que cette armée avait donné assez de son sang pour sauver l’honneur. Le pays avait foi en elle, lui savait gré de son travail silencieux et de cette union se dégageait un tel sentiment de force que Bismarck, à cette date que je rappelais tout à l'heure, recula.

Messieurs, dans cette armée solide, confiante et laborieuse un ferment s’introduisit en un jour le malheur : dans ce beau fruit un ver se glissa.

Ce fut le Franc-maçon!

 

C’est pourquoi, aimant passionnément l'armée et l’ayant quittée pour la mieux servir, je m’attaque à lui.

Et, tout d’abord, dites-vous bien qu’en ce moment et, si puissante qu’elle vous paraisse, la Franc-Maçonnerie est frappée dans ses œuvres vives. Quand vous donnez un coup de pied dans une fourmilière, vous constatez une extrême agitation dans les bestioles soudain mises au jour. La F.*.M.*. en est là. Ecoutez le F.*. Laferre, son Grand-Maître actuel, avouant au Convent dernier, le 18 septembre 1905, le désarroi où la révélation de Guyot de Villeneuve a plongé le Grand-Orient.

« Je ne puis, mes F.*. F.*., dit-il, entrer ici dans le détail, et vous faire connaître quels longs mois d’angoisses, d’inquiétudes, d’efforts incessants, il a fallu déployer pour rendre un peu de courage à ces membres du gouvernement (tous francs-maçons, notez bien cela), qui, après avoir accepté l’ordre du jour du 28 octobre, se croyaient obligés de l’appliquer à la lettre : ce n’est qu'à force de patience et d’énergie que nous avons été au-devant de défaillances excessives et encore n’avons-nous pas obtenu pour ceux d’entre les fonctionnaires qui ont été victimes des fiches, les réparations qui leur ont été formellement promises. »

Ainsi, les victimes des fiches ce sont les francs-maçons, notez ce trait qui les peint tout entiers.

J’insiste donc sur ce point capital : la Franc-Maçonnerie est démasquée. C’est la taupe amenée soudain de son réduit souterrain au soleil aveuglant. La lumière que ces locataires du septième appartement réclament si énergiquement quand il s’agit des autres, ôte aux F.*. M.*. la plus grande partie de leurs moyens. On le constate en ce moment à leur nervosité, à la rapidité maladroite avec laquelle ils réalisent coup sur coup, parfois même inopportunément, des articles de leur programme, eux si habiles à préparer l’opinion et à tout attendre du temps. Ils sont touchés, vous dis-je, et si les Français voulaient foncer carrément sur eux, on les verrait, comme ils l’ont fait au début du Premier Empire, entrer en sommeil par bataillons entiers et laisser vide leur organisation comme l’habit que l’on quitte avant de se mettre au lit. Il est vrai qu’ils sont toujours prêts à y rentrer l’alerte passée, mais si nous avions un répit de quelques années devant nous, nous pourrions toujours en profiter pour nettoyer l’armée.

La commandant Driant montre ensuite le processus suivi par le Grand-Orient pour détruire l’armée depuis le Convent de 1899 où le F.*. Desmons porte un toast à la République antimilitariste. Il cite des appréciations maçonniques sur le drapeau, morceau d'étoffe insensible ; les attaques haineuses des Convents contre nos gloires nationales et notamment contre Jeanne d’Arc. Il montre les F.*. Delpech, Crescent, déjà connu comme délateurs, Thalamas, s'acharnant contre la vierge lorraine qui incarnait la résistance du pays à l’invasion étrangère, et cite cette phrase inouïe du F.*. Naquet : Jeanne d’Arc fut une cabotine, car en donnant la victoire aux Valois de France contre les Plantagenets d'Angleterre, elle sauva, sans le vouloir, le catholicisme.


Ainsi pour ces gens-là, la haine du cléricalisme tient lieu de patriotisme et on ne peut même pas leur faire la réponse du duc d'Aumale à Bazaine : Et la France? vous n'y pensez pas? Car ils ne la comprendraient point.


En parlant des F.*. Crescent et Thalamas, le commandant Driant félicite hautement les jeunes Français du Lycée de Lyon, de Condorcet et de l'Ecole Colbert, qui, par la manifestation de leur mépris pour les deux fantoches de la maçonnerie qu'on voulait leur imposer, ont donné un exemple réconfortant dont pourraient s'inspirer bien des hommes mûrs.

Enfin, après avoir sorti de l'ombre des officiers francs-maçons travaillant dans les Loges à la destruction de l’armée, dont ils font partie, le conférencier arrive au point capital de sa démonstration, à la question de délation.

Il montre que c'est là le coup mortel porté a la secte, que c'est là qu'il faut toujours la ramener, quand elle parle de Lumière, de Justice, de Progrès ; il rappelle les noms, les faits, les documents essentiels, et termine en mettant en face les uns des autres les voeux maçonniques formulés dans les Convents, et les décrets ministériels rendus docilement par les F.*. au pouvoir en exécution de ces vœux.


La Franc-Maçonnerie a pour objectif : la destruction de l’armée et des traditions françaises : l’armée que je vous ai dépeinte au début s’est depuis quelques années transformée à vue d’œil. A l’heure actuelle, elle est profondément atteinte. De grands chefs le nieront parce que les évolutions de brigades ou de divisions se font toujours, que les manœuvres s’effectuent encore avec entrain, mais cela prouve qu’ils ne voient pas plus loin que la manifestation extérieure de la force, et ne s’occupent pas du côté moral plus important cependant dans une armée que le côté matériel.


Le commandant Driant termine ainsi :


Si un homme, avant la guerre de 1870, avait parcouru le pays en disant : « Prenez garde, notre pays n’est pas prêt à subir une grande guerre. Son armement est incomplet, son artillerie très inférieure à celle de la Prusse, ses réserves surtout ne sont pas organisées et vous courez à la défaite. »

Cet homme aurait peut-être été hué par ces aveugles volontaires, qui criaient : « A Berlin », quand même ; on lui aurait opposé, et non sans raison, la parole d’un ministre de la guerre assurant que tout était prêt. Enfin, vous me direz aussi que ses avertissements n’auraient pas écarté le fléau, puisque Bismark voulait la guerre et que, pour la rendre inévitable, il n’hésitait pas à falsifier la dépêche d’Ems.

Il n’en est pas moins vrai qu’après le désastre, on se serait souvenu de cet homme comme d’un patriote clairvoyant et d’un bon citoyen.

Ne pouvant plus être un bon soldat, je veux rester un bon citoyen et je dirai partout et à tous

ce que je viens vous dire ici aujourd’hui.

L'armée traverse une crise redoutable et qui peut être mortelle : en ce moment, elle est affaiblie. Si vous voulez qu’elle ne perde pas ce qui lui reste de force morale, si vous voulez qu’elle se ressaisisse pendant qu’il en est temps encore, que l'union, la solidarité lui rendent sa force, que les chefs de cette armée soient des hommes de valeur et non de simples protégés des Loges, ne vous laissez pas opprimer plus longtemps par la Franc-Maçonnerie.

Car, après avoir bâillonné toutes nos libertés à l’intérieur, elle nous conduira à un désastre militaire sans précédent, avec une armée sans cohésion, sans force, sans idéal surtout.

Or, de ce désastre, la France ne se relèverait plus, car vous vous souvenez du mot de Bismark : Dans la prochaine guerre le vaincu sera saigné à blanc.

Et cette guerre il n’est pas en notre pouvoir de l’éviter. Nous pouvons dire : « nous n'en voulons pas », — nous ne pouvons pas dire : « elle n’éclatera pas », car le jour où elle entrerait dans les combinaisons d’un voisin, qu’il soit anglais ou allemand, il faudrait bien la faire.

Or, on ne peut la faire qu’avec une armée organisée, prête à toute heure, tenue à l’écart de la politique et par-dessus tout unie et confiante ; une armée dont on ne dise pas : « elle est républicaine ou réactionnaire » mais dont l’ennemi inquiet puisse dire en se souvenant du passé : C'est l'armée française !



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