• DRIANT Emile

Conférence "La lutte contre la franc-maçonnerie" (Cdt Driant - 17/01/1906)

Mercredi 17 janvier 1906, à neuf heures du soir, le commandant Driant a donné, dans la salle du Libre Echange, sous les auspices du comité Epinettes-Batignolles de l’Action libérale populaire, et sous la présidence de M. C. Guyot de Villeneuve, membre du comité directeur de l'Action libérale populaire, une conférence qui a obtenu un brillant succès, sur la « Lutte contre la franc-maçonnerie ». Le journal L'Eclair du 19 janvier 1906 en reproduit les passages essentiels :


Il y a des heures troubles où. dans un pays, les citoyens se trouvent soudain jetés hors de leur voie normale, où des gens paisibles sont tourmentés tout d’un coup de l’envie d’agir, où des poètes, des professeurs deviennent du jour au lendemain des militants et des tribuns, où des soldats, enfin, qui s’étalent crus voués à toute une existence de muette soumission, éprouvent l’irrésistible besoin de parler.

Nous sommes à une de ces heures-là.

Depuis plusieurs années, l'armée est battue en brèche sournoisement: depuis un an, elle est attaquée furieusement. Les chefs responsables du mouvement antifrançais sont effrayés eux-mêmes de la rapidité de son développement. Ils voudraient enrayer : il est trop tard.

Des disciples sortis des bas-fonds viennent de surgir, logiciens farouches qui poussent à leurs extrêmes conséquences les théories des rhéteurs, et nous les voyons semant l’indiscipline, prêchant la désertion, niant la Patrie.

Pour tout homme de bonne foi, le danger devient aveuglant.

Sous cette poussée de haine inattendue, les officiers se sont dit d'abord : « Nous avons des chefs, ils nous guideront, ils nous défendront; continuons à travailler. »

Les chefs, les généraux se sont dit eux-mêmes :

« L'armée a un protecteur-né : c’est le ministre : elle sera défendue. »

Et se tournant vers nous, ils nous ont répété l'ordre qu’un colonel éminent, tout récemment frappé par la délation, laissait comme adieu à son régiment :

—Silence sous les armes !

Quelle n’a pas été la stupeur des uns et des autres lorsqu'au lieu d’un défenseur, ils ont vu à l’œuvre un destructeur sectaire et méthodique comme André, un désorganisateur inconscient et servile comme Berteaux !

Quelle n’a pas été leur indignation en voyant ce dernier, financier, socialiste et chef de l’armée tout à la fois, saluer le drapeau rouge !

Découragés, frappés, dénoncés, beaucoup d’officiers sont partis avant l’heure : les démissions ont été beaucoup plus nombreuses qu’on ne se l’imagine dans ces dernières années et il y a là une force perdue que le pays regrettera peut-être un jour.

Quelques-uns se sont jetés dans la lutte, parce que lutter, c’est encore agir, parce que combattre l'ennemi du dedans, c'est encore servir.

Messieurs, je suis de ceux-là, et bien que ma vie passée ne m’ait guère préparé à ce combat nouveau, j’entre avec confiance et résolution dans cette arène, en demandant à ceux qui m’écoutent de voir dans mon verbe, non son inexpérience obligée, mais l’expression d’un sentiment unique :

L'amour passionné que j’ai pour mon pays, le culte profond que je garde à l’Armée !


L’orateur trace un saisissant tableau de la France au lendemain de la victoire de Valmy. Il établit le rapprochement qui s'impose, entre cette époque et l'heure présente : comme en 1792, en effet, « la Patrie est en danger ». Il faut la sauver, il faut lutter contre l'œuvre impie, contre l'œuvre de désagrégation nationale des Hervé et des Jaurès.


Le danger, messieurs, il est dans l’utopie de ces hommes qui se sont donné le nom d’intellectuels par opposition sans doute à ceux qui, sans raisonner, aiment leur patrie tout simplement : grands pontifes de l’Université, rêveurs, snobs de tous les mondes à la recherche d’une définition de la Patrie qui leur impose vis-à-vis d’elle le minimum de devoirs.

Il est dans ces pacifistes, montons bêlant des hymnes à la paix sur la lisière des bois où les

loups aiguisent leurs dents, théoriciens incorrigibles qui ne se souviennent pas des essais de leurs devanciers à la veille de 1870, et qui s’obstinent à ne pas comprendre qu’une seule paix est acceptable pour un grand peuple, celle qu’il peut imposer par la manifestation ou par la conviction de sa force.

A l’heure où toutes les puissances augmentent fiévreusement leurs armements, je vous demande si ces doux rêveurs ne vous font pas l’effet de ce voyageur qui, obligé de traverser une forêt remplie de bandits, tirerait une flûte de sa poche pour calmer, par des airs langoureux, l'appétit des apaches embusqués sous les arbres ?...

Le danger, messieurs, il est dans l’évolution de ces 14,000 instituteurs — c’est le chiffre des lecteurs de la revue d’Hervé, et je souhaite ardemment qu’il soit exagéré — il est, dis-je, dans les idées fausses de ces éducateurs imprégnés des doctrines humanitaires entendues déjà en 1808-1809 et qui nous ont conduits où vous savez. Parmi eux aussi, il y a certainement des Français de bonne foi, qui s’imaginent être en avance sur leur siècle, faire preuve de supériorité intellectuelle et posséder la Vérité avec un grand V.

Ils se payent d’idées qu’ils croient généreuses parce qu’elles sont habillées de grands mots : Fraternité universelle, solidarité des peuples, suppression des frontières, amour de l’humanité, et ils intoxiquent, avec ces divagations séduisantes, l’âme de nos enfants, de nos enfants que nous avons le devoir de nourrir et que, par une singulière conception de la liberté, nous n’avons, plus le droit d’élever et d’instruire à notre guise...


Le danger, il est encore dans l’état d’esprit de notre armée, dans la désunion qui règne dans notre corps d’officiers.

Et mette situation, elle est due, vous le savez, à la délation.

Est-il, je vous le demande, quelque chose de plus odieux que le régime institué par la maçonnerie dans nos régiments, quelque chose de plus méprisable que ces camarades, fouillant dans la vie privée des camarades, épiant leurs paroles, surveillant leurs femmes, s’informant du lieu d’éducation de leurs enfants, et, dans une cuisine malpropre, rédigeant avec tout cela un document haineux, la fiche ?

Imaginez-vous quelque chose de plus immonde que cette trahison de tous les jours, ce sourire, cette poignée de main dont on ne se méfie point?

En un mot, est-il quelque chose de plus antipathique au caractère français que le mouchard et quelle épithète appliquer à ce mouchard lorsqu’il porte un uniforme ?

Et, la fiche terminée, voyez-vous son trajet mystérieux jusqu’au Grand-Orient, puis son ascension vers le ministre de la guerre par l’intermédiaire d’un Vadécard, hier inconnu, aujourd'hui chevalier de la Légion d’honneur?

Voyez-vous surtout notre chef suprême, le défenseur de nos droits, inscrire tout cela sur le registre fatal Corinthe-Carthage, et perdre à cette œuvre de policier le temps qu’il devrait consacrer à la défense nationale?

Je me demande, en vérité, ce que penseraient ces ministres de la guerre qui avaient nom Berthier, Carnot, Soult, Gouvion-Saint-Cyr, Cavaignac, Lamoricière, Randon, Niel, si, rentrant

dans leur bureau et se penchant sur l’épaule de leurs successeurs indignes, ils avaient pu les

voir absorbés par une pareille besogne!

Depuis que ce régime est connu — et nous devons au frère de M. Guyot de Villeneuve, président de cette réunion, les plus chaleureux remerciements pour nous l’avoir dévoilé — la méfiance, une méfiance invincible a remplacé dans les corps la bonne camaraderie de jadis. Avec la méfiance est venue la désunion.

On ne se voit plus, on se cache pour causer librement, et voilà dans quelle situation d'esprit partiraient en campagne des hommes destinés à combattre côte à côte et à mourir ensemble.

Qu'arrivera-t-il sur les champs de bataille futurs, où la solidarité est le ciment des régiments, si cette solidarité est remplacée par le soupçon et la haine? Soyez-en sûrs, messieurs, la délation a porté à l’armée des blessures profondes, et quand M. Berteaux, énumérant complaisamment, l’autre jour, sous sa propre signature, toutes les réformes qu'il avait faites en un an, nous parlait de son projet grandiose de bâtir partout des casernes neuves, le me disais qu’au lieu de bluffer ainsi — puisqu’il sait bien que le Parlement ne lui donnera pas un sou pour cela — il aurait mieux fait de profiter de son court passage dans l'armée, qui l’avait bien accueilli, pour réparer le mal fait par la délation. S’il avait restauré la camaraderie, remis chacun à sa place, réparé les ruines causées par les fiches et laissé les délateurs professionnels croupir, impuissants, sous le mépris public, il aurait rendu à l’armée sa force morale, sa confiance plus importante cent fois que ses canons et ses baïonnettes.

Au lieu de cela, il a remis au sommet tous ces noms flétris, et je n’en veux citer aucun, d’abord parce qu'ils sont sur toutes les lèvres, ensuite parce qu’il m’en coûte de me souvenir que j’avais parmi eux des camarades de promotion, des amis même, dont je suis désormais séparé par le refus de la main loyalement tendue.

Vous me direz : Berteaux ne pouvait faire autrement puisqu'il était au ministère l’exécuteur du Grand-Orient. C’est vrai, mais il y a des besognes qu’on n’accepte pas, et j’en arrive à vous signaler le plus grand des dangers du dedans, celui que nuis fait courir l’œuvre de la FrancMaçonnerie.


Ainsi-bien, c’est le danger unique, car tous les malfaisants que j’ai énumérés précédemment comme accomplissant une œuvre antifrançaise sont francs-maçons.

Messieurs, comme tant d’autres, j’ai cru que la Franc-Maçonnerie se composait de doux rêveurs, de philosophes, de mutualistes.J'admirais leur discipline. Je trouvais bien ridicules, leurs oripeaux, leurs cordons, leurs tabliers, leurs cérémonies d’initiation avec des sabres en fer-blanc, et des grimaces de têtes de mort, et je me disais qu’ils étaient bien mal venus à se moquer des catholiques, de leur culte et de leurs œuvres, mais, enfin, je n’avais contre eux aucun préjugé.

Quand furent révélés soudain les honteux procédés de délation que je flétrissais tout à l’heure, je ressemblais à ces gens qui marchent tranquillement la nuit sur un sentier et qui, à la lueur d’un éclair, s’aperçoivent tout à coup qu’ils vont droit à un précipice.

... Et c’est alors qu’indigné de voir 38 millions de Français tyrannisés par 28.000 francs-maçons, j’ai, au sortir de l’année et sitôt libre, poussé le cri que je comprimais depuis un an :

Sus à la Franc-Maçonnerie!

Ce cri, je vous le jette à tous ; soyez persuadés qu’il résume tous les autres : s’attaquer à la haute finance, à la juiverie, au collectivisée, à l’anarchie, aux antimilitaristes, aux sans-patrie, c’est s’attaquer à la Veuve, car elle est une bouillabaisse contenant tous ces éléments-là.

Et en voyant quel élan a répondu de tous les coins de la France à cet appel d’un inconnu, je

me suis dit : « Faut-il tout de même que les Maçons aient dépassé la mesure pour que, dans ce pauvre pays qui a supporté tant de choses, l’indignation commence à grandir ainsi partout !... »


Le commandant Driant a terminé ainsi ;


Nous entamons la lutte pour la Liberté. Appelons-nous le Parti de la Liberté !

La liberté pour ceux qui croient comme pour ceux qui ne croient pas, la liberté sans épithète, celle dont nos pères de la grande armée ont été jeter la semence dans toute l’Europe et qui n’est plus, chez nous, qu’une apparence, un fantôme, quand elle n’est pas un haillon agité par des sectaires.

Déroulède a dit quelque part :

«Je ne suis qu’un sonneur de clairon », et il parlait ainsi dans l’attente de cette revanche dont l'espoir aura rempli sa vie.

Dans la lutte pour la liberté, moi aussi je n’ai pas d’autre ambition : sonner, sonner de toutes mes forces le réveil des courages, le réveil des âmes, le réveil de la conscience nationale !


Une longue ovation a salué les derniers mots du commandant, que le président et le vice-président du comité Epinettes-Batignolles ont félicité et remercié chaleureusement. Ils se faisaient en cela les fidèles interprètes de l’auditoire, qui comptait un millier de personnes, et aux premiers rangs duquel on remarquait MM. J. Piou, Déglin, les colonels de Rousille et de Ramel, MM. Allier, Monpaume, Waddingion, etc.


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