Emile Driant, son oeuvre littéraire

"Moi aussi, je suis romancier!"

En 1888, Emile Driant retourne en Tunisie, après deux années passionnantes et intenses passées au Ministère de la Guerre auprès du général Boulanger. Durant ces deux ans, il était aux premières loges pour assister, et même contribuer, à la modernisation de l'Armée française, de son armement et de ses équipements, rencontrant toute sorte d'ingénieurs et de savants venant présenter leurs travaux, participant lui-même à diverses expériences en ballons... il a été confronté aux enjeux diplomatiques et géopolitiques, aux tensions avec l'Allemagne, au rapprochement avec la Russie... il a côtoyé des officiers de toutes les armes et certainement de grandes figures qui se sont distinguées durant la guerre de 1870 ou dans nos Colonies... Il n'en fallait pas plus pour enflammer l'imagination déjà très vive du capitaine Driant. S'appuyant sur cette imagination prodigieuse, nourrie d'une riche culture littéraire et historique, et sur ses facilités à manier le verbe et la plume, alors qu'il se retrouve à Aïn Draham aux confins de la Tunisie, Emile Driant se lance dans l'écriture. "Entre deux lectures de Salammbô, écrit-il, j'ai eu l'audace de m'écrier: "moi aussi je suis romancier"."

Le jeune romancier de 33 ans aborde ses débuts en Littérature avec humilité. "Ma première oeuvre ne prend pas jusqu'à présent les tournures d'un chef d'oeuvre", confie-t-il. Il présente tout de même ses écrits à quelques amis qui le convainquent de les publier. A partir de mai 1888, dans la revue L'Etoile du Général Boulanger, dirigée par Michel Morphy, paraissent de façon discrète et anonyme les premiers chapitres de "Ce que sera la nouvelle guerre. L'Ennemi devant le Fort de Liouville (Journal de Siège d'un Lieutenant)". A partir de novembre 1888, l'éditeur Fayard propose de publier l'ouvrage en fascicules, à raison de 3 livraisons par semaine, sous le titre "La Guerre de Demain". Emile Driant choisit alors de signer son oeuvre sous un pseudonyme assez transparent: "Capitaine Danrit". L'ouvrage connait tout de suite un grand succès, appuyé par des campagnes dans la Presse et des affiches sur lesquelles on reconnait trop aisément la figure du capitaine Driant... Si bien que le jeune écrivain, qui est aussi en tant qu'officier soumis à un certain devoir de réserve, écope de 30 jours d'arrêts pour n'avoir pas préalablement demandé l'autorisation de l'autorité compétente, le Ministère de la Guerre, avant de faire publier ses écrits.

"Instruire en amusant"

Dans ses premières dédicaces, le capitaine Danrit expose la démarche qui l'anime : "instruire en amusant".

Dans la dédicace de La Guerre de Demain, à Jules Claretie, il explique: "De tous côtés on arme, on se prépare à la guerre. En écrivant ce livre sous une forme imagée, j'ai voulu inspirer, aux Français qui me liront, confiance dans l'issue de la lutteDans ce but, je leur montre les ressources de leurs pays, je les familiarise avec les nouveautés qui interviendront dans les batailles prochaines : mélinite, fusil Lebel, ballon dirigeable, etc. ; j'ai tout fait entrer en jeu dans ce récit humoristique : le fort de Liouville, je l'ai habité et commandé ; les camarades qui s'y meuvent sont mes anciens amis de régiment ; les soldats que j'y nomme sont ceux de ma première compagnie ; les caractères des uns et des autres, ceux que je leur ai connus. Enfin, j'ai essayé de vivre la vie de l'officier appelé à jouer un rôle dans la "Guerre de Demain".

Dans la dédicace de L'Invasion Noire, adressée à Jules Verne, il précise: "Lorsque j'étais enfant, vos merveilleux récits me transportaient; arrivé à l'âge d'homme, je les ai relus, admirant avec quel art vous vulgarisez tous les problèmes de sciences naturelles, avec quelles richesses de description vous racontez des voyages imaginaires, simplifiant les questions les plus ardues, rendant attrayante l'étude de la géographie, sachant faire jaillir les situations dramatiques et les émotions généreuses, amusant pour instruire, instruisant pour être utile. Si bien qu'un jour, piqué de la tarentule d'écrire, j'essayai d'appliquer, aux sciences qui dérivent de la guerre, votre merveilleux procédéDe ce modeste essai est née La Guerre de Demain."

C'est cette dimension hautement pédagogique qui fait que les romans du capitaine Danrit furent appréciés par les enfants et adolescents de toute une génération, souvent remis comme prix dans les écoles, et qui valut à son auteur, à deux reprises, la médaille de la Société d'encouragement au Bien.

"Ce que sera la nouvelle guerre"

Le titre de la première publication - Ce que sera la nouvelle guerre - résume à lui seul l'ensemble de l'oeuvre du Capitaine Danrit. 

Dès le départ, sont annoncés les différents thèmes que l'on retrouvera au fil de la vingtaine de romans publiés entre 1888 et 1915.  L'éditeur présente ainsi la publication: "La première partie est intitulée: L'Ennemi devant le Fort de Liouville. Sous quelques jours paraîtra dans La Guerre de Demain, publication illustrée: La Guerre en rase campagne, La Guerre des mines, La Guerre maritime, La Guerre en ballons." Si finalement la Guerre des mines et La Guerre martitime ne feront pas partie du projet de La Guerre de Demain, elles seront amplement traitées par ailleurs, par exemple dans La Guerre fatale ou La Guerre souterraine, et même enrichies de la guerre sous-marine. Préparer les français à ce que seront les conflits de demain, d'où ils pourraient venir et comment ils pourraient se dérouler, pour former le soldat de demain et nourrir les sentiments les plus patriotiques, c'est la ligne directrice de toute son oeuvre. Il le dit lui-même, dans la préface de Vers un nouveau Sedan: "J'ai écrit vingt-deux livres pour exalter l'Armée, pour la placer très haut dans l'esprit des jeunes Français."

La plupart des romans évoquent la future guerre contre l'Allemagne: les 4 tomes de La Guerre de Demain, La Guerre des Forts, La Guerre en rase campagne, La Guerre en ballons, Le Journal de guerre du Lt von Piefke; mais aussi L'Alerte et Les Robinsons souterrains.

D'autres évoquent des tensions avec l'Angleterre, qualifié d'ennemi héréditaire: La Guerre fatale (rééditée sous le titre La Guerre maritime et sous-marine), Ordre du Tzar mettent en scène une compétition entre la Russie et l'Angleterre pour l'influence sur le Tibet, Au-dessus du continent noir sur fond de rivalité coloniale avec une allusion à l'épisode de Fachoda. Il y aussi les grandes épopées comme L'Invasion noire et L'Invasion jaune qui s'appuient sur l'analyse des évolutions démographiques et géopolitiques. L'Aviateur du Pacifique évoque, lui, des tensions entre les japonais et les américains.

Quelques romans échappent à cette ligne directrice sur ce que sera la nouvelle guerre. D'une part, les romans à dimension plus historique: la trilogie de L'Histoire d'une Famille de soldats qui retrace les grandes pages de l'histoire militaire française des soldats de Valmy à l'expansion coloniale, et Evasion d'Empereur qui évoque la captivité de Napoléon à Sainte-Hélène. Et d'autre part, Les Robinsons Sous-marin et Robinsons de l'Air qui sont les deux seuls romans qui ne mettent pas en scène un conflit. Il convient d'ajouter enfin à la liste La Révolution de Demain qui tient une place assez originale dans l'oeuvre du capitaine Danrit puisqu'elle traite de conflits sociaux.

Un romancier visionnaire

Les romans du capitaine Danrit sont souvent qualifiés de roman d'anticipation. C'est en effet une de leurs caractéristiques les plus marquantes. Emile Driant est très curieux, il se tient au courant des moindres nouveautés dans le domaine aérien ou maritime, de l'armement ou des moyens des communication. Il n'invente pas de machines extraordinaires, mais son génie réside dans sa capacité à projeter les utilisations possibles de toutes ces nouveauté appliquées à l'art de la guerre. Sur bien des sujets il verra juste.

Emile Driant a en effet un vrai talent de clairvoyance et de visionnaire. C'est davantage à sa profonde intelligence, sa large culture et son imagination fertile, plutôt qu'à un quelconque don de prescience, qu'il doit ce talent. Il a le sens pratique, sait merveilleusement lire une carte, échafauder les scénarios possibles, c'est pourquoi beaucoup de ses prémonitions se réaliseront. C'est le cas pour l'attaque surprise des japonais sur une base américaine des îles Midway, dans L'Aviateur du Pacifique, 30 ans avant Pearl Harbour. Dans le même roman, il fera décoller un avion depuis une plateforme de fortune installée sur un navire, la même année où Clément Ader imagine le navire porte-avion, et un an avant le premier décollage d'un avion en mer. Dans Les Robinsons de l'Air, le capitaine Danrit imagine ce qu'il est advenu de l'expédition Andrée, disparue vers le Pôle Nord quelques années auparavant, et décrit les conditions dans lesquels on les retrouvera 20 ans après la parution du roman. Il va même dans Les Robinsons Sous-marins, dans un songe prémonitoire, imaginer les circonstances dans lesquelles il mourra au Bois des Caures en février 1916, au milieu du champ de bataille, entouré de Chasseurs à pied. Ce qui fera dire avec justesse à l'universitaire Frédéric Schwindt : "Driant aura écrit sa vie et sa mort, et il aura vécu ses livres".