Emile Driant, sa carrière militaire

Saint-Cyrien

Emile Driant est né dans une famille qui ne comptait pas de militaire de carrière. La vocation lui est venue en assistant, impuissant, au défilé des troupes allemandes dans son village natale, Neufchâtel-sur-Aisne, en 1870. Profondément meurtri par cette défaite et la blessure infligée à la France par la perte des territoires d'Alsace et de Lorraine, le jeune adolescent est déterminé à devenir militaire.

Le 25 octobre 1875, avec son double baccalauréat ès Sciences et ès Lettres en poche, Emile Driant intègre l'Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, avec le rang 159 sur 360 reçus, et le numéro matricule 3386. Il fait partie de la promotion "La Dernière de Wagram" (1875-1877), nom surprenant faisant allusion aux travaux réalisés à l'époque à l'Ecole qui modifièrent l'affectation de la cour Wagram où avaient lieu jusque là les exercices.

Si l'on en croit les récits qu'il en fait dans son roman Le Petit Marsouin, qui comporte une part autobiographique, ses premiers mois semblent avoir été difficiles pour le jeune élève-officier, qui découvre un monde très nouveau. "Les cinq ou six mois qui s'étendent de la rentrée d'octobre jusqu'à Pâques constituent, pour ceux qui parviennent à en garder un souvenir assez précis, le moment le plus dur de toute leur vie." Il fait dire à son personnage, Andrit (anagramme assez explicite): "Je sens que j'ai tout à apprendre, tout à transformer en moi, je vais être maladroit... emprunté... cosaque, comme disent les anciens... Ils vont me brimer... j'en ai peur, moi, des anciens."

Finalement, le jeune Emile s'en sortira très bien, car il est intelligent, travailleur, a des facilités, particulièrement en dessin, est très agile en gymnastique, au tir ou en équitation. Nommé élève de première classe le 4 avril 1876, il devient caporal le 29 août, et sergent, le 23 décembre, puis sergent-fourrier le 12 février 1877, sergent-major le 28 mars.

 

Le 30 septembre 1877, il est nommé sous-lieutenant et quitte l'Ecole avec le rang de 4e sur 345 de sa promotion.

Au 54e RI, à Compiègne

A sa sortie de Saint-Cyr, compte tenu de son classement, Emile Driant aurait pu choisir les affectations les plus prestigieuses. Curieusement, il choisit le 54e Régiment d'Infanterie, en garnison à Compiègne. Si la raison de ce choix n'est pas clairement établie, plusieurs facteurs semblent avoir joué... La volonté de suivre un de ses camarades dont il était proche? La proximité avec les frontières de l'Est dans l'attente impatiente de la Revanche? La présence d'anciens grognards de l'Empereur à Compiègne auprès de qui il recueillera de précieux souvenirs? La proximité du foyer familial?... Seule certitude, il a choisi l'Infanterie car c'est, pour lui, l'Arme par excellence de la Revanche, c'est celle qui emporte la bataille en occupant le terrain, et le jeune sous-lieutenant ne rêve que d'une chose c'est d'aller replanter le drapeau français sur les toits de Strasbourg.

 

Emile Driant sera détaché dans la région de Saint-Mihiel, au Fort de Liouville, pour y effectuer des relevés topographiques. Ses aptitudes en dessin ont déjà été remarquées et ont fait l'objet d'éloges officiels de la part du Ministère de la Guerre saluant la qualité de ses travaux. Le Fort de Liouville fait partie de la ligne d'ouvrages reliant le camp retranché de Toul à celui de Verdun. Durant de longues heures, le jeune officier regarde vers la frontière, imagine quand viendra l'heure de la Revanche, comment elle se déroulera et surtout le rôle qu'il y jouera. Cela lui inspirera, quelques années plus tard, son premier roman, La Guerre des Forts, dont Liouville est le théâtre.

Mais cette guerre ne vient pas... et le sous-lieutenant Driant se consumant dans la vie monotone de garnison, n'y trouvant pas la vie d'action à laquelle il aspire, voyant que ses camarades de Saint-Cyr participent à l'aventure coloniale outre-mer, est en proie au doute: a-t-il fait le bon choix? C'est alors qu'il est affecté au 43e Régiment d'Infanterie et débarque, le 4 mai 1883, à Sousse, en Tunisie.

Premier séjour en Tunisie

Emile Driant est affecté à la 3e Brigade topographique au sein de laquelle il effectue des travaux et relevés dans la région de Gabès. Puis le 19 avril 1884, il est promu lieutenant et affecté au 4e Régiment de Zouaves. C'est alors que sa carrière connaîtra un tournant décisif.

Le général Georges Boulanger, Directeur de l'Infanterie, est nommé commandant de la Division d'Occupation française en Tunisie. Il recherche son officier d'ordonnance et demande qu'on lui présente les officiers les mieux notés. C'est le cas du lieutenant Driant qui est extrêmement bien noté et sur le compte duquel on ne tarit pas d'éloge. Vivement recommandé par ses supérieurs, Emile Driant devient le 1er mai 1884, officier d'ordonnance du général Boulanger qui déclarera se féliciter chaque jour de ce choix. Il l'accompagne à travers la Tunisie, dans ses campagnes de pacification du pays, jusqu'à ce que le général Boulanger soit appelé à de nouvelles fonctions, au gouvernement, comme Ministre de la Guerre, et l'emmène avec lui à l'Hôtel de Brienne.

Officier d'ordonnance du général Boulanger

A compter du 9 janvier 1886, Emile Driant est nommé officier d'ordonnance du Ministre de la Guerre. Commence pour lui une période intense et passionnante. Il participera, en première ligne, au travail de restauration morale et matérielle de l'Armée française entrepris par le général Boulanger. Trois axes majeurs guident les réformes auxquelles Driant prend part aux côtés de celui qui deviendra son beau-père. D’abord, pour disposer d’une armée solide à opposer aux Allemands, il faut renforcer l’amour et la confiance en l’armée auprès des citoyens français. Il s’agit de mettre en œuvre tout ce qui pourrait améliorer la vie quotidienne du soldat et renforcer la fierté et l’esprit de corps (création des Salles d’honneur, du Cercle National des Armées, usage de donner aux casernes le nom de figures de l’Histoire militaire française, guérites peintes aux couleurs tricolores...). Ensuite, il faut moderniser l’armée, son organisation et son équipement. Il y a l’adoption du fameux fusil Lebel, mais aussi l’organisation de la mobilisation, qui passe de cinq à deux jours, la réorganisation des différentes Armes et la montée en puissance des Services Secrets (2e Bureau). Boulanger et Driant s’intéressent aussi aux innovations : l’aérostation et la vélocipédie, les systèmes de transmissions… Enfin, surtout, il faut assurer à la France, sur le plan diplomatique, des alliances solides. En sous-main, Driant participera à de nombreux échanges non-officiels avec de hautes personnalités russes en vue de contribuer à ce qui deviendra l’Alliance Franco-russe. A l’époque de Boulanger, rien n’est encore gagné : la Russie, regrettant la faiblesse militaire de la France, pourrait encore balancer du côté de l’Allemagne ; ce sont en tout cas les échos inquiétants qui parviennent à Boulanger via son ami le Prince Guedroitz. Boulanger met tout son cœur, dans ces réformes, à faire basculer le cœur de la Russie, et Emile Driant participera activement à ce rapprochement. 

 

Le 8 juillet 1886, Emile Driant est nommé capitaine au 15e de Ligne (position administrative). La semaine suivante, il participe, à cheval derrière son Ministre, à la fameuse revue du 14 juillet 1886, à Longchamps, et assiste au triomphe populaire du général Boulanger. Un an plus tard, le 17 mai 1887, le gouvernement chute et le général Boulanger ne fait plus parti du nouveau cabinet formé le 31 mai. Nommé, le 6 juillet, à la tête du 13e Corps d'Armée, à Clermont-Ferrand, le général Boulanger garde le capitaine comme Ordonnance. Le départ pour Clermont-Ferrand à la gare de Lyon donne lieu à une grande manifestation populaire. Le capitaine Driant, ne parvenant pas à se hisser dans le train, fera le trajet, jusqu'à la gare suivante, cramponné à l'avant de la locomotive! 6 mois plus tard, le 1er janvier 1888, le général Boulanger est mis à la retraite et met fin aux fonctions d'Ordonnance du capitaine Driant.

2e séjour en Tunisie, au 4e Zouaves

Le capitaine Driant est de nouveau affecté au 4e Régiment de Zouaves et retourne en Tunisie, avec sa jeune épouse, la fille cadette du général Boulanger qu'il épouse en octobre 1888. Il y assumera son service dans des conditions difficiles: bien que se tenant à l'écart de l'action politique de celui qui est devenu son beau-père, il fait l'objet d'une suspicion permanente de la part de ses chefs, et d'une curiosité envahissante de la part de la Presse.  C'est le début de fréquents démêlés avec la Presse et avec le commandement qui marqueront le reste de sa carrière. Alors que sa situation matrimoniale lui permettrait de permuter avec un autre officier pour pouvoir rester à Tunis, il est envoyé aux confins de la Tunisie à Aïn Draham, avec son épouse qui le suit en campagne dans des conditions de vie difficiles.

En 1889, le colonel Jeannerod prend le commandement du 4e Régiment de Zouaves et, convaincu de la grande valeur du capitaine Driant, lui témoigne sa sympathie et met fin au régime d'ostracisme dont il était victime. C'est alors que le capitaine Driant lui suggère que le Drapeau du Régiment des Zouaves de la Garde qui avait été découpé et réparti entre les officiers lors de la défaite de 1870, pourrait être reconstitué. Le capitaine Driant est nommé rapporteur de la Commission chargée de l'enquête et de la reconstitution du Drapeau des Zouaves de la Garde, dont les travaux aboutiront en 1894. Entre temps, le capitaine Driant est nommé capitaine instructeur à l'Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr et quitte la Tunisie pour retourner en France.

Instructeur à Saint-Cyr

Le 9 octobre 1892 , le capitaine Driant est nommé instructeur à l'Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Il reçoit le commandement d'une compagnie d'élèves-officiers de la Promotion "Siam". Leur capitaine saura très vite conquérir le coeur de ces jeunes aspirants officiers, qui lui vouent une profonde admiration. Il marquera toute cette génération autant par son exemple que par les passionnantes conférences qu'il leur adresse. 

Lorsqu'il quittera Saint-Cyr, le 9 octobre 1896, alors qu'il est nommé chef de bataillon au 4e Régiment de Zouaves, à Tunis, le général commandant l'Ecole lui dira: "Les deux mille jeunes gens avec lesquels vous avez vécu à l'Ecole vont, pendant un quart de siècle, vous faire une réclame malgré vous qui portera ses fruits. Déjà, la chose est commencée et, sans que vous y ayez songé, vos élèves vous ont édifié une petite notoriété uniquement due à leur admiration". Et, de fait, nombre des ces élèves resteront liés à leur ancien Chef, avec qui ils garderont contact; certains se retrouveront sous son commandement au 1e, au 56 ou au 59e BCP; l'un tombera même à ses côtés au Bois des Caures, le 22 février 1916... il s'agit du commandant Renouard.

3e séjour en Tunisie, au 4e Zouaves

Le 12 novembre 1896, nouvellement promu Chef de bataillon, Emile Driant retourne en Tunisie, au 4e Régiment de Zouaves, pour un 3e et dernier séjour. Il profite pleinement de cette période durant laquelle il se dévoue au service des Zouaves qu'il a sous son commandement et au service de son Régiment qu'il aime profondément.

Le 24 juin 1898, à l'occasion de l'anniversaire de la bataille de Solférino, il met en scène une pièce de théâtre jouée par les Zouaves qui évoque la reconstitution du Drapeau des Zouaves de la Garde, la rencontre émouvante entre un jeune soldat du Régiment avec un ancien ayant connu la défaite de 1870.  Cet à-propos en vers sera publié sous le titre Les Deux Drapeaux.

En octobre 1898, il obtient l'autorisation - tout en continuant ses fonctions de major au Régiment - de couvrir les grandes manoeuvres pour la Dépêche tunisienne. Ce qui donnera lieu à des chroniques savoureuses, connues sous le titre Les chroniques de l'homme à la mule.

 

Lorsque le 12 février 1899 il quitte la Tunisie et le 4e Régiment de Zouaves, il laisse, une fois encore, un souvenir très marquant. Son chef de corps, le colonel Cauchemez, résumant ces deux années passées en Tunisie, dira de lui: "Le commandant Driant quitte le régiment mais y laisse des souvenirs durables. Chef bienveillant, travailleur intelligent et infatigable, animé du désir de se rendre utile à tous, cherchant tout ce qui pourrait jeter du lustre sur le 4e Zouaves, le commandant Driant a su, pendant les 2 ans qu'il vient de passer à nouveau au régiment, rendre les meilleurs services et conquérir en même temps les sympathies de tous."

Au 1er BCP, à Troyes

Le commandant Driant est d'abord affecté au 69e Régiment d'Infanterie, à Nancy. Impatient d'exercer des responsabilités de commandement, il espère pouvoir recevoir le commandement d'un Bataillon de Chasseurs à Pied, dans lequel il pourrait exercer les fonctions de chef de corps. On lui propose d'abord le 18e BCP, à Stenay. Puis, le 19e BCP quittant Troyes pour Verdun et devant y être remplacé par le 1er BCP, on lui offre de commander le 1er BCP, à Troyes. "Les Chasseurs après les Zouaves! L'élite après l'élite!" s'écrit le commandant Driant au comble de sa joie.

 

Le 12 juillet 1899, il est officiellement nommé commandant du 1er Bataillon de Chasseurs à Pied, à Troyes. Il pourra y donner le meilleur de lui-même en mettant en oeuvre ses convictions sur le commandement et, en particulier, le rôle social de l'officier. Il pousse à un très haut niveau d'excellence son bataillon et en fait un des plus beaux de l'Armée française; il sera appelé le "Bataillon Driant". En même temps, il veille sur ses soldats et s'efforce que le temps passé sous les Drapeaux leur soit profitable en leur faisant dispenser par les officiers du bataillon diverses conférences sur des sujets sociaux, économiques, agricoles... ainsi que des causeries et conférences de nature à éveiller et nourrir en eux les sentiments les plus patriotiques. Il sait notamment puiser dans l'idéal et l'histoire des Chasseurs dont il fait vivre les traditions et l'esprit de corps au bataillon.

Mais, après 10 années passées dans le même grade, le commandant Driant se voit systématiquement rebuté du Tableau d'Honneur malgré ses excellentes notations. Le contexte politique et religieux tendu voit éclater l'Affaire des Fiches, dévoilant le système par lequel, avec le concours des Loges maçonniques et d'officiers maçons, le Ministère de la Guerre trie les officiers en fonction de leurs convictions politiques et religieuses, réelles ou supposées. Sur la fiche du commandant Driant, serait inscrit: "Va à la Messe le dimanche. Jamais le gendre du général Boulanger ne dépassera le grade de commandant." S'en est trop pour le commandant Driant qui, après avoir dénoncé publiquement la délation au sein de l'Armée et pris quelques jours d'arrêt, démissionne de l'Armée, le 24 décembre 1905, mettant fin à 28 ans d'une brillante carrière d'officier d'active.