Le héros de Verdun

aux combats du Bois des Caures

Engagé durant la Grande Guerre

En août 1914, lorsqu'éclate la Grande Guerre, Emile Driant n'est même plus réserviste; il a été rayé des cadres de l'armée sans l'avoir demandé. Alors qu'il va avoir 59 ans et vient d'être triomphalement réélu député à la Chambre où il a le sentiment de faire oeuvre utile, il décide de s'engager et de reprendre du service. Il écrit au Ministère de la Guerre pour demander à être réintégré, avec le grade de Chef de bataillon qu'il a porté pendant 10 ans. En même temps, il s'assure de la bonne volonté du général Foch qui commande le XXe Corps près de Nancy pour y être intégré. C'est alors qu'il est affecté à... Verdun. Il écrit au Ministre de la Guerre, Messimy, qui lui répond par un télégramme aussi laconique que cynique: "Obligé vous maintenir affectation actuelle. Mes regrets. Comprenez que le devoir se trouve partout et la gloire aussi." Le commandant Driant obtempère et rejoint l'Etat-Major du Gouvernement Militaire de Verdun dans lequel il n'a pas de réelle affectation et où il retrouve son camarade de Saint-Cyr, le général Sarrail, dont l'itinéraire est à l'exact opposé du sien, avec qui il a déjà eu maille à partir et dont il redoute des brimades (qui effectivement se produiront par la suite). Lui qui a vécu toute sa vie dans l'attente de cette revanche et s'est préparé au rôle qu'il devrait y jouer, craint de se retrouver en deuxième ligne au moment tant attendu! Finalement, le général de Morlaincourt lui propose le commandement de deux bataillons de Chasseurs à Pied, les 56e et 59e, qui réunit en groupement, devrait lui convenir tout à fait. Le commandant Driant est heureux: il va commander sous le feu, c'est l'aboutissement de toute une vie. Et puis... des Chasseurs!...

Le commandement des 56e et 59e BCP

Les 56e et 59e BCP sont des bataillons de réservistes du 16e BCP, solides gars du Nord, pour le 56e, réservistes du 19e BCP, formé de gens de l'Aisne, de la Meuse, de Paris, pour le 59e BCP. La prise de contact a lieu le 15 août 1914, à Sommedieue, sous une pluie battante; le nouveau Chef de corps fait tout de suite bonne impression et gagne très vite l'estime de ses hommes. Du fait de son exemplarité qui suscite l'admiration, de sa grande bienveillance et de son attention de tous les instants pour chacun de ses Chasseurs, le commandant Driant deviendra très vite pour ses Chasseurs, qu'il considère comme ses enfants, le "Père Driant"; et ils deviendront les "Chasseurs de Driant".

Le commandant Driant et ses chasseurs sont engagés très rapidement dans des combats autour de Verdun, au sein de la 72e Division d'Infanterie à laquelle ils sont rattachés. Le 25 août 1914, c'est leur baptême du feu à Ornel où ils éprouvent leurs premières pertes. Le 1er septembre, c'est l'attaque de Gercourt où il s'agit de s'emparer d'un village solidement tenu par les Allemands. Le comportement remarquable et exemplaire du commandant Driant, au milieu de ses hommes, sous la mitraille ennemie, lui vaut une citation, la rosette de la Légion d'honneur et d'être promu peu de temps après lieutenant-colonel, le 10 mai 1915.

La guerre s'installe et le front se fige. Toujours affectés au secteur de Verdun, les deux bataillons vont stationner autour de Bras-sur-Meuse, Vacherauville ou Consenvoye, puis dans la région de Brabant, Beaumont, puis le Bois des Caures. Le secteur a la réputation d'être plutôt calme, mais le lt-colonel Driant, informé par des écoutes effectuées sur le secteur, des témoignages de prisonniers allemands et diverses sources, pressent que les Allemands préparent une attaque sur Verdun. Il alerte le Grand Quartier Général qui n'en a cure, use de son statut de député pour alerter le Ministre de la Guerre, en vain. Il prépare ses hommes, en forgeant leur mental, et le terrain, avec le peu de moyens dont il dispose.

Les combat du Bois des Caures

Et, en effet, le 21 février 1916, les Allemands déclencheront un bombardement infernal  sur le Bois des Caures où se trouvent le 59e BCP et le lt-colonel Driant. Les chasseurs sont prêts à recevoir l’assaut de l’ennemi. La veille, le colonel se confesse et remet son alliance à son secrétaire, le caporal Houin, à qui il donne l’ordre de sauver ses documents de la commission militaire de l’assemblée et surtout l’épée du général Boulanger, qu’il avait emportée avec lui. Driant s’adresse alors à ses hommes en des termes émouvant : « Mes petits chasseurs, vous voyez que je tiens la promesse que je vous avais faite d’être au milieu de vous à l’heure du danger. Cette heure est venue… je ne vous cacherai point que nous ne devons compter que sur nous-mêmes, car nous sommes isolés du reste du monde. Nous devons être prêts à recevoir le choc sans broncher, et à nous faire tuer sur place plutôt que de reculer d’une semelle, car il nous faudra tenir jusqu’au bout, pour donner au commandement le temps de sauver Verdun, le temps de sauver la France ! Mes amis, vous savez que je vous ai constamment ménagés, servis de mon mieux… mais maintenant, votre tour est venu, notre heure peut-être. Sachons tomber pour la France, en dignes chasseurs, face à l’ennemi. Quant à moi, vous avez ma parole : je me ferai tuer sur place mais je ne me rendrai pas ! »

 

A 7 heures du matin, le premier obus tombe sur le bois et le Driant, sachant que l’heure du sacrifice a sonné, paraît au milieu de ses chasseurs qu’il ne quittera plus. Le bombardement devient si dense que tout le terrain semble miné. Dès 10 heures, le bois est impraticable, c’est un vrai chaos. A 17 heures, le bombardement cesse brusquement, puis le tir reprend, mais très allongé ; c’est l’attaque rapide, souvent même la lutte au corps à corps. Malgré des actes d’héroïsme extraordinaires, quelques tranchées sont prises. Le soir venu, l’ennemi est maître d’une partie des premières lignes. Mais les chasseurs de la compagnie Robin contre-attaquent dans la nuit glacée, reprennent les tranchées et sèment la panique parmi les Allemands, persuadés que tous les Chasseurs sont tous hors de combat. Vers minuit, le lt-colonel Driant parcourt tout le secteur, va à l’extrême pointe des tranchées et encourage tous ses hommes.
 

Le 22 février au matin, si les Chasseurs ont reconquis les tranchées de première ligne perdues la veille, partout ils sont à portée de grenade de l’ennemi. Le 56e BCP qui était en réserve vient rejoindre et renforcer les survivants du 59e BCP. Dès 7 heures, un bombardement aussi formidable que celui de la veille, reprend. A midi, la canonnade cesse. Les Chasseurs survivants bondissent à leurs postes de combat. Leur colonel est au milieu d’eux, il prend un fusil et fait le coup de feu. Le Bois des Caures n’existe plus comme couvert. Les masses ennemies l’encadrent. Trois compagnies de première ligne meurent à leurs postes, submergées par deux régiments. La compagnie Seguin fait merveille. On se bat à la grenade tant qu’il y en a, puis à coups de pierre, à coups de crosses.
A 13 heures, nouvelle attaque. Toujours un fusil à la main, Driant est sur le dessus de son poste de commandement, au milieu de ses agents de liaison. Il est d’excellente humeur. Tireur d’élite, il annonce le résultat des coups, les fautes de pointage. La compagnie Simon contre-attaque et fait même des prisonniers.
A 16 heures, il ne reste plus qu’environ 80 hommes autour du lt-colonel Driant, du Commandant Renouard et du Capitaine Vincent. Tout à coup, des obus viennent de l’arrière. Le Bois des Caures est donc tourné. C’est la fin. Dans le but de combattre encore ailleurs et de ne pas être fait inutilement prisonniers, Driant ordonne, la mort dans l'âme, aux derniers Chasseurs encore debout de se retirer en arrière du bois. Trois groupes s’organisent. Le groupe du colonel comprend la liaison et les télégraphistes. Chacun s’efforce de sauter de trou d’obus en trou d’obus, cependant qu’une pièce allemande de 77 tire sans arrêt. Le colonel marche calmement, le dernier, sa canne à la main. Il vient de faire un pansement provisoire à un chasseur blessé, dans un trou d’obus et il continue seul sa progression, lorsque plusieurs balles l’atteignent : « Oh là ! Mon Dieu ! » s’écrie-t-il. Le député de Nancy fait un quart de tour sur lui-même et s’abat face à l’ennemi, sur cette parcelle de terre lorraine.

 

Des 1200 chasseurs de Driant contre lesquels se sont acharnées les divisions du XVIIIème corps d’armée allemand, une centaine seulement sont sauvés. Le Krönprinz s’attendait à une résistance de quelques heures. Cet arrêt imprévu de deux jours permet aux réserves d’arriver. Verdun ne tombera pas.

La mort du lt-colonel Driant

Tous les témoins de sa mort ayant été tués ou fait prisonniers, une incertitude perdurera de longues semaines sur la mort du lt-colonel Emile Driant. A-t-il été tué? A-t-il été fait prisonnier? A-t-il survécu et repris le combat en un autre point de la ligne de front?... Il faudra presque un mois et demi avant que sa famille apprenne la nouvelle. Les bruits les plus contradictoires auront circulé : certains disent l’avoir vu prisonnier, d’autres disent l’avoir vu mort... La colonelle reçoit une multitude de lettres qui énoncent l’espoir que le colonel a survécu, alors que d’autres anticipent les condoléances. C’est une période difficile pour Marcelle Driant, qui confrontée à des nouvelles opposées, est partagée entre des sentiments contradictoires. Utilisant le réseau des ambassades et de la croix rouge suisse, elle adresse des lettres vers toutes les voies pouvant lui apporter une information.

 

Une lettre de Raymond Poincaré du 3 avril 1916, faisant suite à un télégramme d’Alphonse XIII, roi d’Espagne, adressé au président de la République, clôt enfin le chapitre du doute pour commencer celui du deuil. L’annonce officielle a lieu le 3 avril. C’est à cette occasion que la légende des chasseurs de Driant prend corps, notamment grâce aux tribunes de Maurice Barrès dans L'Echos de Paris. Une messe est célébrée à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Une lettre de la baronne allemande Schroter, dont le fils a participé à l’inhumation du lt-colonel Driant, indique le lieu de la tombe. Respectant le courage des chasseurs de Driant et de leurs chefs, les troupes allemandes aménagent avec soin deux sépultures pour le lt-colonel Driant et pour le commandant Renouard, commandant le 59e Bataillon.

Le retour à la paix va permettre enfin à la famille d’aller chercher les restes du lt-colonel Driant. En août 1919, son corps est exhumé, identifié et réinhumé sur place. La colonelle a fait le déplacement jusqu’à Verdun, affrontant courageusement l’épreuve. Les galons du colonel et un reste de ruban de sa légion d’honneur sont prélevés sur le corps. L’alliance du sous-lieutenant Petitcollot, tué lors du bombardement du Poste de Commandement du colonel, est retrouvée sur le corps et sera rendue à son épouse.

 

Un monument cénotaphe sera inauguré en octobre 1922 par André Maginot, Maurice Barrès et le général de Castelnau dans le Bois des Caures, en présence des quelques survivants parmi les Chasseurs de Driant. Conformément au souhait qu'il avait émis d'être enterré au milieu de ses Chasseurs, le lt-colonel Driant repose désormais à quelques mètres de l'endroit où il est tombé glorieusement, entouré de 13 chasseurs inconnus.