Emile Driant, son engagement politique

"Un officier dans les luttes civiques"

En décembre 1905, Emile Driant donne sa démission de l'Armée. Très vite, l'officier va s'engager "dans les luttes civiques" (pour reprendre l'expression utilisée dans le journal L'Eclair du 31 décembre 1905). Cet engagement n'est pas une évidence, et Emile Driant confiera: "lorsque, jeune sous-lieutenant dans un fort de la Meuse, je braquais du haut du parapet de Liouville la lunette de batterie d'une pièce de 155 sur les hauteurs de Metz, on m'aurait rudement surpris en me disant que, trente ans après, je défendrais le Drapeau de cette façon-là". Il semble même que l'officier avait assez peu d'estime pour le personnel politique, faisant dire à un de ses personnages, dans La Guerre en rase campagne, vantant la richesse et la polyvalence du métier d'officier: "Il n'y a qu'un métier que je n'aie jamais fait, celui de rentier, et un autre que je ne ferai jamais, celui de député, parce qu'il ressemble trop au premier..."

Pourtant, loin d'être un virage, encore moins une rupture, cet engagement en politique est au contraire une continuité. A double titre.

D'une part, il manifeste l'unité de la vie d'Emile Driant et sa cohérence, consacrée au service de la France et à la défense de ses intérêts. Ne pouvant plus servir sa Patrie par les armes, l'ancien officier va la servir par le verbe, la plume et l'action politique. Cela prendra différentes formes: militant antimaçonnique et défenseur de l'Armée, journaliste, essayiste, conférencier, lanceur d'alerte, puis député.

D'autre part, lorsqu'il quitte l'Armée en 1905, au moment de l'Affaire des Fiches, le commandant Driant se trouve déjà, de fait, engagé dans un combat contre un certain nombre de mouvements politiques qu'il estime être dangereux pour l'avenir de la France.

La lutte contre l'influence maçonnique

Le commandant Driant a quitté l'Armée suite à différents événements illustrant les tensions traversées par la France à cette période. Durant l'année 1905, alors qu'il est encore officier et soumis à un devoir de réserve, il s'est retrouvé au coeur de plusieurs polémiques: notamment, en dénonçant publiquement le système des Fiches et la délation dans l'Armée, ou encore en ayant à se justifier d'avoir organisé un office religieux à la cathédrale de Troyes à l'occasion de la fête de Sidi-Brahim. Ce combat se poursuit naturellement dès son départ de l'institution. Emile Driant rejoint le journal L'Eclair dont il devient un correspondant régulier. Ayant mis en cause le général Percin dans un de ses articles, les deux hommes se défient le 4 janvier 1906 dans un duel à l'épée dont le commandant Driant sortira vainqueur.

Dès le 20 janvier 1906, Emile Driant dépose les statuts d'une association unique dénommée Ligue Antimaçonnique Française (pour les hommes) et Ligue Jeanne d'Arc (pour les femmes) dont le but est clairement de combattre l'influence de la Franc-Maçonnerie, et dont la forme s'inspire des mouvements de Ligue qui connaissent un fort développement dans les milieux nationalistes à cette époque, depuis la Ligue des Patriotes jusqu'à l'Action Française. Les officiers n'ayant pas accès à cette Ligue, pour ne pas ajouter à la désunion au sein de l'Armée, le commandant Driant crée ensuite la Ligue Militaire et la Vieille Armée, ouvertes aux anciens officiers et sous-officiers. La première avait pour but le maintien des traditions de l'Armée et la défense de ses intérêts; la seconde est davantage destinée à protester contre les injustices et les humiliations imposées aux officiers d'active.

En parallèle, lors des élections législatives des 6 et 20 mai 1906, le commandant Driant est candidat dans la 2e circonscription de Pontoise, sous l'étiquette de l'Action Libérale, le mouvement créé en 1902 par Albert de Mun et Jacques Piou réunissant les catholiques ralliés à la République. La campagne sera dure et Driant subira de nombreuses attaques et calomnies: outre les slogans "Driant, c'est le Roi" ou "Driant, c'est la Guerre", il sera accusé d'avoir profité de fonds secrets à l'époque du général Boulanger, ainsi que d'avoir mis en place un système de contre-fiches à l'encontre des officiers proches de la franc-maçonnerie... Malgré ces polémiques, le novice en politique met en ballotage son adversaire; il perd à quelques voix au second tour avec un score plus qu'honorable.

Journaliste et lanceur d'alerte

De 1906 à 1910, c'est principalement par le verbe et la plume qu'Emile Driant mènera son combat pour la défense de la Patrie et le maintien de l'Armée, dénonçant les dangers de l'extérieur et de l'intérieur. Durant cette période, il poursuit activement sa collaboration avec le journal L'Eclair et donne aussi de nombreuses réunions publiques et conférences dans toute la France. C'est aussi une période prolifique sur le plan littéraire, puisqu'il y écrira pas moins de 7 romans en 5 ans.

En mai 1906, il est envoyé par le journal L'Eclair couvrir les grandes manoeuvres allemandes en Silésie. Il en revient profondément marqué par ce qu'il y a vu et par le comparaison que lui inspire l'état de l'Armée allemande par rapport à la situation française. Il rassemblera les chroniques publiés et ses observations dans un ouvrage qui est un véritable cri d'alarme: "Vers un nouveau Sedan". La conclusion en est terrible pour l'auteur de La Guerre de Demain: "A l'heure où j'écris ces lignes, le découragement est complet dans cette armée qui sent ligués contre elle les pouvoirs publics, les socialistes, l'université et les primaires des écoles. Beaucoup d'officiers sont partis, la camaraderie se meurt dans les régiments, et la confiance, cette force morale par excellence, n'existe plus. Je le déclare donc, avec une tristesse infinie, je n'écrirais plus aujourd'hui La Guerre de demain, parce que je ne pourrais plus, à la fin du livre, mettre le mot Victoire."

Député de la 3e circonscription de Nancy

En 1910, de nouvelles élections législatives ont lieu en France. Emile Driant est candidat, dans la 3e circonscription de Nancy, toujours sous l'étiquette Action Libérale. N'ayant pas vraiment d'attache profonde dans la région de Nancy, il dut se justifier de cette candidature. "Je reviens en 1910 dans cette Lorraine qui fut le berceau de ma jeunesse militaire, où j'ai servi pendant onze années, où j'ai commandé pendant sept ans un bataillon d'avant garde (NDLR: le 1er BCP, en garnison à Troyes, faisait partie du XXe Corps établi à Nancy) et où je sais, enfin, que les grands mots d'Honneur et de Patrie ont conservé leur prestige et leur rayonnement."

Le commandant Driant est élu dès le 1er tour avec 51,5% des voix. Il sera réélu triomphalement, 4 ans plus tard, en 1914, encore au 1er tour avec 53% des voix. Tout en faisant parti de l'Action Libérale Populaire, il affirme sa personnalité propre qu'il résume dans sa devise: "La Patrie, avant le Parti".

 

Le député de Nancy sera très assidu aux séances à la Chambre. Il s'impliquera en premier lieu sur toutes les questions militaires, en particulier au sein de la Commission de l'Armée. Dans le souci de préparer la France au conflit redouté qui pourrait éclater, il contribuera au vote de la loi portant le service militaire de 2 à 3 ans, il travaillera au renforcement de la défense de Lille et de Nancy, encourage évidemment la modernisation de l'armement et du matériel, et prend systématiquement la défense de l'Armée face aux opinions et menées antimilitaristes de plus en plus répandues. Mais, dans la continuité de l'officier très soucieux de son rôle social qu'il a été, le commandant Driant est aussi très présent sur toutes les questions de justice sociale, la fiscalité ou la réforme de l'Etat. Fervent catholique, il est aussi attentif à défendre la liberté de conscience concernant le culte et l'enseignement.

Les idées politiques d'Emile Driant

Lorsque le commandant Driant s'exprime, porte une loi ou un amendement, c'est d'abord sur les sujets qu'il maîtrise et sur lesquels il s'estime le plus compétent: les problèmes qui concernent l'Armée et l'organisation de la Défense, d'une part, mais aussi les questions sociales, touchant aux retraites en particulier, puisqu'il est depuis longtemps un partisan convaincu et déterminé du Mutualisme. Mais au-delà des ces questions, Emile Driant a de solides convictions sur les réformes dont la France a besoin sur les plans politiques, administratifs, électoraux, fiscaux, sociaux et économiques. Beaucoup de ses convictions sont encore aujourd'hui d'une brulante actualité.

Sur le plan politique, le commandant Driant est un ardent défenseur et promoteur de la Liberté qu'il "aime passionnément" et dont il n'admet pas "qu'il lui soit jamais porté atteinte, en dehors des nécessités de la défense nationale". Il la veut "partout et complète". Il s'agit de la liberté électorale garantie par le secret du vote, mais aussi et surtout la liberté de conscience garantie absolument et partout, la liberté d'enseignement et la répartition proportionnelle des subventions entre les écoles officielles et les écoles libres. Il est en cela aussi un ardent défenseur de la famille, car "l'enfant est à ses parents avant d'être à l'Etat (...) comme la famille est antérieure à la Cité". En découle la Justice dans l'attribution des charges, emplois et honneurs, contre les favoritismes qui gangrènent la vie politique depuis trop longtemps et contre les discriminations dont peuvent être l'objet les catholiques en raison de leur croyance.

Sur le plan administratif et du fonctionnement de l'Etat, il réclame la séparation complète de l'administration et de la politique par l'institution d'un statut du fonctionnaire. Partisan de la décentralisation, il milite pour l'extension des pouvoirs des municipalités et pour la suppression des représentants du Préfet, instrument d'une tyrannie gouvernementale, dans les commissions administratives des institutions sociales. Il porte aussi, avec l'Action Libérale Populaire, un projet de réforme des institutions: création d'un Parlement des Compétences, aux côtés de la Chambre et du Sénat, réunissant des représentants des grandes forces sociales du pays; instauration à la Chambre d'un scrutin de liste, avec la représentation proportionnelle, pour luter contre le clientélisme local par lequel les élus tiennent les électeurs sous leur dépendance.

Sur le plan fiscal, le député de Nancy dénonce aussi le poids excessif et mal réparti des charges qui pèsent sur la Nation. Il s'inquiète du poids de la dette qui croit de façon inquiétante sans contribuer pour autant à une réelle amélioration des conditions de vie ou freiner le déclin de la France. Il appelle de ses voeux de profondes économies structurelles et dénonce la spoliation des fortunes acquises instaurée par le nouvel impôt sur le revenu.

Sur le plan économique, il plaide pour le désengagement de l'Etat et contre ses monopoles. "L'Etat est le plus mauvais des industriels et des commerçants". Il veut au contraire promouvoir la liberté d'entreprendre et défendre la propriété contre toute spoliation par l'Etat.

Sur le plan social, enfin, le commandant Driant refuse la lutte des classes qui divise la Nation, et cherche à promouvoir une justice qui ne laisserait pas perdurer des inégalités insupportables et ne tomberait pas pour autant dans un collectivisme qui prétend abaisser ceux qui possèdent. Pour cela, il s'agit de faciliter l'accession à la propriété et encourager la participation au capital. Il souhaite la mise en place d'un régime de retraite ouvrière reposant sur la mutualité prévoyante et libre, plutôt que la capitalisation. Encourager la mutualité et la Prévoyance sociale sous toutes ses formes, réorganiser l'apprentissage, développer les syndicats professionnels et encourager le syndicalisme jaune... sont autant de ses préoccupations. Enfin, il plaide pour l'amélioration des conditions de travail, et a contribué à la mise en place du premier Code du Travail et de la Prévoyance sociale lors de sa première mandature en 1910.