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Récit d'un survivant anonyme (59e BCP)

Récit d'un survivant du 59e BCP, recueilli par le journaliste Georges Pommier, publié dans La Voix Nationale des 21 et 22 février 1918 :


Un anniversaire héroïque : les derniers moments du colonel Driant, récit d’un de ses camarades de combat.

Le 21 février 1916. Il y a deux ans, le lieutenant-colonel Driant mourait en héros au bois des Caures, secteur de Verdun. Peu de récits ont paru de sa fin tragique, parce que rares furent les survivants du 59e bataillon de chasseurs à pied qui l’entourèrent. M. Georges Pommier est l’un de ceux-là, et il a bien voulu écrire pour nous quelques-unes de ses impressions. Ce sont des notes simples, sans prétention, mais prises sur le vif, et qui dépeignent bien la guerre moderne et ses horreurs sans panache. C’est un suprême hommage à la mémoire d’un des plus brillants serviteurs de la France. (Précision apportée dans l'édition du lendemain : les notes que nous avons publiées hier, et dont nous publions la fin aujourd'hui, ont été rédigées par notre collaborateur M. Georges Pommier qui les a recuillies d'un des camarades survivants du colonel Driant - ceci-dit pour éviter une confusion qui aurait pu résulter de notre texte d'hier.)


Le 59e bataillon de chasseurs était aux tranchéex de première ligne au bois des Caures, le 21 février 1916.

7h du matin. - Un bombardement sans précédent commençait. Arrive une alerte : nous quittons le camp Roland, où le lieutenant-colonel Driant, qui vivait avec nous comme un père au milieu de ses enfants, logeait, et où il avait eu le soin de nous faire préparer des baraquements. Vers 7h15, nous montons sur son ordre à la ferme de Mormont, qui se trouvait à 800 mètres de là et à 600 mètres du bois des Caures. Nous y restons jusqu’à midi.

Pendant cet intervalle, toujours bombardement intense, nous étions littéralement abrutis… Impossible de faire le moindre pas, car il pleuvait dare-dare des obus de tous les calibres (380, 305, 210, 105, 80, 77.... !). En un mot, toutes les gueules des canons ennemis étaient braquées dans notre direction et vomissaient en abondance une mitraille terrifiante… Naturellement, comme toujours, elle était accompagnée de gaz asphyxiants.

Midi 10. — Rassemblement pour partir à l’attaque… À ce moment, nous étions réunis dans une des granges de la ferme de Mormont, lorsque soudain deux obus asphyxiants explosent… Mon casque est aplati sur ma tête, ma carabine cassée sur mon dos. Je tombe dans un coin, étourdi, presque en somnolence… Tout à coup, en entendant crier « Au secours ! », je sors de ma stupeur. J’aperçois alors une faible lumière, à travers une lourde et âcre fumée qui me coupait la respiration. Pendant ce temps-là, mes camarades, à moitié fous, se débattaient, cherchant la porte pour essayer de s’enfuir. Je fonce à travers eux et je réussis à dégager la porte. Sorti de cet enfer, je pars devant moi sans savoir où j’allais… J’ai souvenance maintenant que, pour éviter d’être descendu par les projectiles boches, je me suis réfugié dans une cave où étaient entassés, pêle-mêle, des blessés.

Midi 15. — Je reviens un tantinet à la raison et m’aperçois que je n’avais plus mon casque, lequel était resté dans cette maudite grange dont je m’étais enfui si précipitamment et où j’avais aussi oublié mes lunettes en caoutchouc, lesquelles, lors d’une épouvantable explosion, avaient été arrachées de mon visage. Je repars dans la fournaise, dans cette grange transformée en tombeau, où je retrouve mon casque, mais dans un état pitoyable… Impossible de le remettre sur ma tête. Je marche sur les cadavres encore chauds de mes camarades, au milieu desquels j’étais passé lorsqu’ils étaient encore vivants. Je retrouve également mes lunettes… Heureusement. Je jette mon casque et prends celui de mon pauvre sergent qui avait été tué quelques minutes avant (Cardon, de Douai ou de Roubaix ?…). Comme mes copains n’avaient pas de carabine, je ne perds pas la carte et ramasse celle des braves amis restés sur le carreau, étant donné que les survivants de cette mémorable journée ne pouvaient aller à l’attaque sans armes. Tout en pensant aux poteaux, je me sers moi-même pour aller taper dans le tas.

Nouveau rassemblement. — À deux heures de l’après-midi, les lieutenants Raud et Gresset partent en avant à la sortie de la grange où tant des nôtres avaient succombé. Ils nous donnent l’ordre de partir dans un boyau... où ils s’engagent les premiers… Quel beau chef nous avions là, nous donnant toujours l’exemple du courage et de l’abnégation ! 

Avant d’exécuter cet ordre, à la sortie de la grange, la mitraille tombait toujours à tire-larigot... Ceux qui sortent sont, tour à tour, fauchés par la Gueuse, comme des épis. On hésite à sortir… On a toujours du cœur au ventre et on espère quand même que va passer la rafale. On ne compte pas les morts… Il y en a trop. Nom de Dieu… On s’impatiente… On ne veut plus faire le poireau davantage. Un copain, Jules Godard, de Lille, me dit subrepticement : « Louis, viens-tu ? Je m’en fous, partons ! » Et nous partîmes de cette grange fatale dont il ne restait plus à ce moment-là que quelques vestiges.

Le boyau dans lequel nous devions nous engager se trouvait à la sortie, et pour rejoindre nos camarades rescapés, il ne fallait pas avoir la frousse. Je passe le premier. (On n’est pas boyau rouge pour des prunes…) Toujours en avant, nous autres. Au tournant du boyau, à une quinzaine de mètres, je me bute sur mon cabot. Je le bouscule... lui disant, système D... Allons-y !... Je m’aperçus, hélas, qu’il était tué et restait raidi dans la position où la balle meurtrière l’avait frappé. Dix mètres plus loin, je me heurte à une nouvelle victime, Catoire, marchand de grains, de Tourcoing. Je lui tiens le même raisonnement qu’à mon regretté cabot... enfin… je continue... mais furieux.

Je dis à mon camarade Godard, qui me suivait toujours : « Il faut continuer à avancer quand même. » Pendant ce temps-là, les balles et les obus rasaient les boyaux. Tant pis, on patauge dans l’eau, la boue, on passe et on arrive enfin à gagner nos chers officiers qui nous serrent les phalanges (ainsi que les copains). Là-dessus, nos officiers nous disent : « Mes enfants, rangez-vous dans le boyau, nous allons bientôt partir à l’attaque. » Ils avaient le cœur bien gros… Il en manquait tant à l’appel : l’adjudant Fanois, mon sergent!… Que sais-je ?... Un autre sergent grièvement blessé... Malgré tous les zigouillés, on ne s’en faisait tout de même pas. Nous avions, comme on dit à Paris, « un bon moral ». On narguait la mort qui nous avait épargnés et que nous avions cependant vue de si près à toute seconde.

Accroupi dans le boyau, nous l’attendions avec phlegme. Mon camarade Godard me dit, croyant qu’elle allait nous ravir, à notre tour, à ceux que nous aimons : « Recommandons-nous à Dieu" car nous avions la quasi-certitude que s’achevaient les deux dernières minutes de notre existence.

6h du soir. — Arrive un agent de liaison nous donnant l’ordre à nous autres, mitrailleurs, de partir coûte que coûte, malgré les pertes, pour rejoindre le Bois des Caures, dont les positions étaient menacées. Sous le commandement du lieutenant Gresset, nous disant : « Les enfants, en avant ! Il faut venger les copains ! » 

Nous partons en chantant… et comment... avec de tels chefs, peut-on avoir peur ?

Toujours en avant, il nous indique le chemin et nous conduit dans une cave remplie de blessés, qui me disaient — car on allait repartir presque aussitôt : « Au revoir, Louis ! Bonne chance, Louis ! Ne t’en fais pas ! »

Pauvres gars ! Ils avaient tous des larmes dans les yeux. Ils voulurent nous serrer la main, nous embrasser avant de les quitter. Peut-être pour toujours.

J’étais un peu ému, mais aucunement la trouille. Il est vrai que les brancardiers, sachant que nous partions à l’attaque, nous avaient préparé (et nous en étions fort aises) un quart de jus. J’avais de la peine de quitter mes camarades du bataillon blessés, mais, dans le fond, on ne s’en faisait pas. Nous n’avons jamais eu le cafard ! Nous bûmes, nous trinquâmes : « Et au revoir, les gars ! » Nous partîmes à l’attaque au cri de « On les aura, ils ne passeront pas ! Allons-y pour l’attaque ! » Le lieutenant Gresset, en tête. « Est-ce que Louis est là ? »« Nature, mon lieutenant, toujours debout!" Nous partons ! Et, de trou d’obus en trou d’obus, suivant notre admirable chef, nous arrivons à la ferme Jolicoeur, située à l’orée du Bois des Caures, où le lieutenant-colonel Driant nous avait fait installer des abris.

Rassemblement, 7h30 du soir. — Il tombait de la neige déjà depuis cinq heures et demie ; il nous compte, nous, « ses hommes » — c’était son mot —, et nous dit :

Première pièce ? : Reste un cabot et cinq hommes, dont Louis, votre serviteur, et à ses côtés le caporal Chaker, de Saint-Omer (aujourd’hui prisonnier). 

On la serre au colonel, à nos officiers, et nous partons vers la R2, une sale position, ma foi. On y arrive, tant bien que mal, car ça dégringolait dur en chemin… Quelle veine, il ne manquait personne ! Nous avions passé à travers les balles comme à travers les gouttes de pluie : cabot, tireur, chargeur, aide-chargeur, pourvoyeur, armurier… Tout le monde était présent. On ne s’en faisait pas, car, après tout, on nous avait promis de nous ravitailler proprement en munitions, et qu’on avait l’intention de descendre les assassins de nos camarades de combat restés dans la mêlée.

8h. — Claire de lune… La neige continue à nous fouetter le visage. On utilise un gourbi faisant face à la route de Tille (Ville) ! avec le cabo... les copains étant fatigués. J’installe ma pièce seul — et je m’y connais. Je m’aperçois que je n’avais que deux caisses de cartouches, 600 en tout. Je dis aussitôt au cabo : « Cavale vite au ravitaillement ! » Il y va et revient avec deux nouvelles caisses qu’il ramène avec trois poilus. Nous avions de quoi descendre quelques Boches. Du reste, nous n’eûmes jamais à nous plaindre du ravitaillement en munitions. 

Quant à la croûte, nous n’y pensâmes pas plus ce jour-là que bien d’autres fois. Ce qui nous donnait le cafard, c’est la soif : on aurait voulu boire plus souvent son "coup".

La veille, nous avions fait des prisonniers, des éclaireurs. On les avait épargnés pour savoir ce qu’ils avaient dans le ventre… et être renseignés. Ils crachèrent quelques tuyaux, et nous sûmes ainsi que l’attaque devait commencer le lendemain, de onze heures à midi. Pour une fois, ils n’avaient pas menti, et en vérité, elle commença effectivement à l’heure indiquée. La nuit qui la précéda fut passée sous le bombardement le plus intense, et nous attendions, avec une bien légitime impatience, l’heure de la vengeance. Nous attendions de revoir les balles boches, mais surtout l’occasion d’en flanquer davantage, des nôtres, dans leur sale peau.

Le 22, c’est-à-dire le lendemain, la matinée fut assez calme.

Midi. — Coup de Trafalgar : les Boches s’amènent en veste, sans équipement, mais avec une musette bien garnie de grenades… à notre service. Nous les laissons approcher… et on les fauche les uns après les autres avec nos mitrailleuses ! Ils en tombent effrayamment. Rien ne les arrête. Ils avancent par colonnes, par quatre, en rang serré, piétinant les cadavres de leurs frères d’armes. On les laisse toujours avancer. Environ une compagnie de 250 hommes. Je dis aux copains : « Tire rapide, c’est l’instant, faut y en mettre ! » Le travail fut tellement bien soigné que, lorsqu’ils furent à cent mètres, une trentaine d’hommes qui restaient à peine lâchèrent prise et allèrent s’embusquer dans un petit ravin à gauche de la route.

Vers trois heures. — Après un moment de répit, ces salauds-là étaient reformés de nouveau et décidés, malgré leur perte importante, à recommencer une nouvelle attaque. Toujours en rang serré, nous les fauchons au fur et à mesure qu’ils font quelques mètres. Ils tombent… Peu importe. Ils se reforment ainsi trois fois de suite. On aurait cru qu’ils étaient contents de se faire tuer pour leur bandit couronné. 

Voyant qu’ils ne pouvaient passer, ils installèrent un 58 face à notre gourbi. Ils tiraient fort et semblaient avoir des munitions en abondance. Ils tiraient, heureusement pour nous, "trop à gauche", car leur petit calibre ne valait pas notre 75 comme précision. Tout de même, nous ne rigolions pas, car ils étaient installés sur une position qu’ils nous avaient reprise, derrière une tranchée baptisée Bobino, laquelle coupait la route de Tille au Bois des Caures.

Mon caporal, voyant le danger, demande un homme de bonne volonté. « Voilà, présent ! » Il me donne l’ordre d’expliquer la situation au lieutenant-colonel Driant. Malgré les balles qui sifflaient, les marmites qui tombaient, me foutant du tiers comme du quart... malgré une indescriptible pluie de mitraille, je n’hésite pas... Je file, je passe, j’arrive et je joins le lieutenant-colonel Driant, auquel je donne toutes explications.

- « Tais-toi, farceur, c’est impossible d'e réussir à frachir la ligne boche aujourd'hui ! » 

Là dessus, je lui répondis : « Colonel, regardez-moi en face, je vous assure que c’est vrai. » 

- « Bien, mon vieux, je vais aller m’en rendre compte. » Je le suis. Nous entrons dans un boyau, nous passons dans l’eau jusqu’à la ceinture et arrivons dans notre gourbi de mitrailleur, toujours au milieu des balles. Juste au moment où nous y pénétrons, un obus éclate au-dessus de nos têtes. Le colonel Driant perd son casque en disant : « En vérité ! » Moi, je tombe sur le dos. On se remet de cette nouvelle émotion, bien insignifiante après tant d’autres, et nous nous ramassons, sans une égratignure.

Le colonel crie : « - Démontez votre pièce et rassemblement au poste de commandement ! » qui se trouvait où je l’avais cherché, c’est-à-dire dans un abri cimenté à une soixantaine de mètres. On y va en cinq secondes. La mitraille fait rage, bien des nôtres restent en route.

Devant trois ou quatre officiers et une cinquantaine d’hommes qui restaient du bataillon, le lieutenant-colonel Driant prononça ces paroles : 

« Mes enfants, nous sommes cernés, il ne nous reste qu’un seul moyen… Les chasseurs ne se rendent pas. Celui qui réussira à franchir la ligne boche aujourd’hui refera le coup de feu demain. En avant ! Point de direction : Beaumont ! Que Dieu vous garde ! »

Il part en avant et nous regarde défiler devant lui à la sortie du bois. Les Boches, nous voyant si près d’eux, baïonnette au canon, nous livrèrent passage sur cent mètres, s’imaginant que nous allions nous rendre.

« Marchez, mes enfants, en avant ! »

Nous avançâmes ivres, fous, comme une trombe… Et comme je me retournais pour le voir, car nous l’aimions beaucoup, je le vis tomber. Il fut tué à bout portant. Il était quatre heures et demie.

- Ah ! Là là ! Mon Dieu ! 

Voilà quelles furent ses dernières paroles.

Entouré de tous côtés, je ne pus malheureusement pas aller le ramasser. C’était un corps à corps impossible à décrire. 

Nous pleurions tous après le combat en disant : « Il est tué… C’était un bon père pour nous. » 

Nous ne pûmes malheureusement aller le chercher. 

Nous restâmes une vingtaine, le combat terminé.

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