

Récit d'un sous-officier blessé (9e Cie du 56e BCP)
Lettre de Monsieur P. BUREL, volontaire à l'Hôpital Desgenettes de Lyon, adressée, le 16 mars 1916, à Mme la Colonelle Driant, rapportant des renseignements sur les combats du Bois des Caures transmis par un sous-officier de la 9e Cie du 56e BCP blessé lors de ces combats et soigné dans cet hôpital :
Lyon, 16 mars 1916
Madame,
vous me faites l'honneur de me demander communication des renseignements que j'ai pu recueillir de la bouche de blessés, sur Monsieur le Colonel Driant. Je me fais un devoir de vous dire tout ce que je sais.
Il y a actuellement à l'hôpital Desgenettes de Lyon, auquel je suis attaché comme volontaire, un sous-officier du 56e bataillon de Chasseurs qui a participé au combat du 22 février du Bois des Caures, et qui à son arrivée, nous avait parlé du Colonel Driant. Je viens de lui redemander de préciser ce qui pouvait se rapporter au Colonel, dans cette journée du 22, et voici le récit qu'il m'a fait :
Je faisais partie de la 9e Comp. du 56e bataillon. Le 22, au matin, le 56e, en réserve le 21, vint occuper le Bois des Caures. Mon peloton, dans lequel se trouvait 2 officiers, fut placé à la lisière arrière du bois, les 2 bataillons 56e et 59e, étant en avant dans le bois. Le combat fut acharné mais nous fûmes encerclés progressivement. A 3 heures environ, pour éviter l'encerclement total, ordre fut donné de battre en retraite sur Vacherauville par la ferme de Joli Coeur. Mais si ce mouvement put être exécuté par quelques petits groupes isolés, aucun formation régulière importante ne put le réussir, la route par Joli Coeur étant déjà coupée. On était obligé de passer devant notre peloton pour battre en retraite, et nous n'avons vu passer personne, sauf des soldats isolés, dont l'un nous dit que le colonel venait d'être bessé, mais légèrement. Nous sommes restés encore un moment à notre poste, attendant des ordres, mais n'en recevant plus, et voyant que l'encerclement allait être définitif, nous avons battu en retraite en tiraillant et en faisant un long détour par le ravin de Beaumont, toute autre ligne de retraite étant coupée.
A ce moment, j'ai été blessé au bras mais j'ai pu marcher jusqu'à moitié chemin de Vacherauville d'où j'ai été évacué sur l'ambulance. Je n'ai donc pu rien savoir de ce qui est arrivé ensuite, mais ce que je sais très bien, c'est que personne après nous n'a pu rejoindre nos lignes. Tous ceux qui étaient dans le bois des Caures, à 3 heures ou 3 heures 1/2 ont été faits priosonniers. Je ne peux pas préciser l'heure d'une manière absolue, mais c'était entre 3 et 4 heures. Du reste, à un moment donné, les choses se sont précipitées; depuis l'ordre de battre en retraite, tout ce que je vous raconte s'est passé en 20 minutes.
J'ai posé au sous-officier une nouvelle question : Avez-vous vu le Colonel au dernier moment? Il m'a répondu : Non, pas au dernier moment. depuis midi et peut-être avant, nous ne l'avons plus vu. Il était à 200/300 mètres environ de nous, dans un abri, et dans le bois en avant de nous, avec l'état-major, et naturellement il n'en sortait que pour une raison sérieuse. Mais il est resté dans le bois; cela, nous en sommes sûrs. C'est notre peloton qui est parti le dernier. Après nous, je vous le répète, personne n'a pu passer.
Autre question : Vous a-t-on dit quand et où le colonel a été blessé? Réponse : on nous a dit seulement (et la nouvelle s'en est vite répandue, car le colonel était très aimé de tous ses hommes) qu'il venait d'être blessé légèrement. Nous n'avons pas su quel genre de blessure il avait.
Dernière question : Vous êtes sûr alors que le colonel a été fait prisonnier? Réponse : Il est impossible qu'il en soit autrement. J'ai la conviction que tous ceux qui étaient dans le bois à 3 heures ont été faits prisonnier. Déjà, à midi, on parlait de prisonniers. Un seul renfort nous avait été envoyé dans la journée, 1 compagnie du 165e de ligne, qui a été faite prisonnière avec les chasseurs. Dès midi, l'encerclement était un fait a peu près accompli. En somme, je crois que les 2 bataillons, 56e et 59e, ont été faits prisonniers presqu'en entier. Mais ayant été blessé le soir, je n'ai rien su depuis. En ce qui concerne le colonel, il est sûrement prisonnier, avec tous ceux qui étaient dans le bois à 3 heures. Des deux officiers de mon peloton, l'un a été tué, je crois, l'autre est le lieutenant Loiseau. Il saura peut-être ce qui est arrivé après.
Voilà, Madame, ce que je puis vous dire au sujet du vaillant soldat que vous recherchez et pour lequel vous me permettrez de vous manifester, avec le sous-officier dont je vous transcris les paroles, toute mon admiration.
Je suis à votre disposition pour vous transmettre encore tous les renseignements complémentaires que désireriez avoir.
Veuillez agréer, Madame, l'hommage de mes sentiments profondément respectueux.
P. Burel
30, rue Victor Hugo, Lyon


