• DRIANT Emile

"A Lacalm, chez Rolland, le clairon de Sidi-Brahim" (Cdt Driant - L'Echos de Paris, 02/09/1913)

— Mais enfin, Rolland, vous saviez bien qu'en sonnant la charge, au lieu de sonner la retraite, comme vous l'ordonnait Abd-el-Kader, vous jouiez votre tête !... Dutertre a été décapité sur l'heure, parce qu'au lieu de dire aux chasseurs retranchés dans le marabout de Sidi-Brahim : « Rendez-vous », il leur a crié : « Défendez-vous jusqu'à la mort. » Vous vous mettiez absolument-dans le même cas...

— Mon commandant, peut-être bien qu'Abd-el-Kader ne connaissait pas si bien que ça nos sonneries et qu'il n'a pas vu la différence entre la retraite et la charge !...

Cette conversation que nous rapportait, à la fin du banquet de Lacalm, le dévoué délégué de l'Association amicale des chasseurs à pied, le commandant Caffier, ce « peut-être bien qu'Abd-el-Kader ne savait pas », peint mieux Guillaume Rolland, le héros de la fête du 31 août, que tout ce qu'on écrira sur lui.

Car ce qui frappe le plus chez cet homme de quatre-vingt-douze ans, qui au bout de soixante-huit ans, — Sidi-Brahim est du 23-25 septembre 1846 — se voit glorifié dans son village natal, comme aucun Français ne l'a été depuis longtemps, c'est son manque total ou d'orgueil ou de vanité; c'est sa simplicité, très digne, toute naturelle, en présence des honneurs si émouvants qui lui étaient rendus.

De temps en temps, une rougeur subite montait à ses joues ; je la remarquai quand le général de Castelnau, en lui accrochant la croix d'officier de la Légion d'honneur à côté de la médaille portant l'agrafe Algérie, l'embrassai en lui disant dans le patois qui rapproche ces deux magnifiques représentants de la race aveyronnaise, quelques mots empreints d'une fraternelle affection ; puis quand il entendit, pour la première fois, par la fanfare du 8e bataillon de chasseurs, la charge sonnée avec une rapidité croissante; et surtout, enfin, quand il aperçut le drapeau, l'unique drapeau des chasseurs à pied, que le ministre de la guerre avait eu la délicate attention d'envoyer avec sa garde sur ce sommet perdu du Rouergue.

Et alors, une pensée lui vint, profondément touchante, parce qu'il ne l'avait puisée dans aucune lecture. Il ignorait que dans des circonstances officielles, des Présidents de la République avaient embrassé le drapeau ; il demanda au lieutenant-colonel Valentin, un ancien commandant du 8e bataillon, que le ministre avait délégué à cette fête du souvenir, la permission d'approcher, prit timidement l'extrémité de la soie, s'inclina en la baisant pieusement et je vous assure que ce geste d'une noblesse incomparable dans sa sincérité, arracha des larmes aux plus sceptiques.

Sans doute, à cette heure, Rolland se rappela, qu'en 1845, pendant ces trois mortels jours de lutte, où les chasseurs, coupant leurs balles en quatre, pour prolonger la résistance, n'attendaient plus aucun secours, le caporal Laveyssière avait improvisé un drapeau d'une cravate bleue, d'un lambeau de chemise blanche et d'une ceinture rouge, et avait été le planter au sommet du marabout :

Quand les chasseurs de France, au désert africain,

Se sentirent trop loin de tout secours humain,

Perdus, écrasés sous le nombre,

Dans le marabout blanc, dans leur futur tombeau,

De lambeaux d'uniforme ils firent un drapeau,

Pour pouvoir mourir à son ombre !

Salut à ce haillon ! de ses trois couleurs mortes,

La vision renaît dans nos trente cohortes,

Quand, passant en noirs tourbillons,

Fiers de ton souvenir, nous lisons sur la soie,

Ton nom, — Sidi-Brahim. — qui parle et qui flamboie

Sur le drapeau des bataillons !

Sidi Brahim ! Rolland est le dernier survivant de ceux qui ont inscrit avec leur sang — sept survivants sur 400 chasseurs — ce nom prestigieux sur le drapeau qui est là.

Et quand le commandant Clavel, qui commande actuellement le bataillon de Sidi-Brahim, le 8e, pria le vieux brave, dans des termes et avec un accent qui empoignèrent tout le monde, d'accepter la croix en brillants que les 28 000 chasseurs des 31 bataillons lui offraient, chaque officier et soldat ayant indistinctement donné un sou, les mains du vieillard furent agitées d'un tremblement fébrile, et dans son inclinaison de tête, il y eut un silencieux merci qui alla droit à l'âme de tous ceux qui étaient là.

Car en temps ordinaire il n'y a aucun tremblement chez ce vigoureux et sec montagnard : Rolland se tient droit et marche allègrement ; pendant que les clairons jouaient, il battait la mesure d'instinct et allait au pas; l'œil bleu est clair, nullement voilé par l'âge ; l'an dernier, un ami vint le voir et ne le trouva point : « il guettait les grives » aux environs ; on lui donnerait à peine 70 ans. Sa femme, une modeste, paysanne qui ne songe qu'à s'effacer et que Rolland me confia pour la cérémonie, voulait « rester à la maison en l'attendant ». Elle voulut bien me dire ensuite qu'elle « était contente d'avoir vu cela, mais que c'était bien trop beau et qu'elle n'aurait jamais crû qu'on allait faire une fête pareille. »

Elle fut en effet magnifique, cette fête, et, sur ce terrain du patriotisme, tout le monde se rencontra, sans que l'odieuse politique, si âpre dans l'humble commune, osât se révéler. Le préfet de l'Aveyron se montra parfait de tact et de mesure et mon collègue Massabuau, à qui, il ne faut pas l'oublier, on doit l'intervention parlementaire qui enleva la décision ministérielle, sut en termes chaleureux constater l'union qui rapprochait, tous les cœurs.

Le général de Castelnau, le lieutenant-colonel Valentin parlèrent au nom de l'armée, et l'armée tressaillira en lisant leurs évocations d'un passé glorieux et leurs affirmations d'invincible espérance, car toute l'armé française, celle d'autrefois et celle d'aujourd'hui, était là, comme dans le Rêve de Detaille, saluant l'auréole que la nation venait de mettre au front de cette « relique vivante » !

J'ai eu la très grande joie d'associer le pays de Jeanne d'Arc et du sergent Blandan à cette pieuse manifestation. J'en remercie Rolland, qui n'avait pas oublié les invitations réitérées de jadis du 1er bataillon, le père de tous les bataillons.

Mais qu'il me soit permis de réparer ici un oubli que ma qualité d'invité m'interdisait de faire remarquer, sous peine d'introduire une note discordante dans cette inoubliable journée.

Il y avait là un vieillard aux mains tremblantes, qui avait fait soixante-dix kilomètres en automobile pour apporter à Rolland, chrétien et pratiquant convaincu, le salut de son évêque. C'était Mgr de Ligonès, et sur le violet de sa soutane, tout le monde remarquait la médaille de 1870, car l'évêque de Rodez a servi comme capitaine pendant l'année terrible et, à un double titre, sa place était aux côtés du vaillant que l'on fêtait.

Pourquoi n'y eut-il pas un mot pour lui de la part du comité d'organisation ? Des adversaires politiques, que je remercie, ne craignirent pas d'en exprimer le regret devant moi. Pourquoi faut-il que cette maudite scission religieuse se révèle en des circonstances où tous les Français devraient n'avoir qu'une même âme pour honorer un soldat dont nulle armée au monde ne peut montrer le pendant ?

Que Mgr de Ligonès, ancien combattant de 1870, reçoive ici l'hommage de Rolland, qui m'en a spécialement chargé, et celui de tous ceux qui lui savent gré d'être venu. Cette fête de la France eût été incomplète sans lui...

Je forme le vœu que dans huit ans, nous le retrouvions aux côtés de Rolland centenaire, dans une fête qui alors sera un événement national, si j'en juge par celle du 31 août. Ce jour-là, je demande pour le clairon de Sidi-Brahim la médaille militaire que je n'ai pas vue sûr sa poitrine et qui est la suprême récompense quand elle arrive après la Légion d'honneur.

Cet homme-là est de granit, comme sa montagne : il atteindra les cent ans.

Puisse le baiser qu'il donnera de nouveau ce jour-là au drapeau des chasseurs à pied tomber sur une soie noircie par la poudre et un nouveau nom de victoire, celui d'un village aujourd'hui inconnu de Lorraine, y avoir pris place à côté de celui de Sidi-Brahim!


Commandant DRIANT,

Député de Nancy.







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