• DRIANT Emile

Le commandant Driant, envoyé spécial aux Grandes manoeuvres allemandes en Silésie

Du 6 au 13 septembre 1906, eurent lieu en Silésie de grandes manoeuvres de l'armée allemande, en présence de l'Empereur Guillaume. Le commandant Driant y sera présent comme envoyé spécial du quotidien L'Eclair qui publiera ses comptes-rendus dans les pages du journal du 10 au 16 septembre.

Dans ces chroniques quotidiennes, le commandant Driant rapporte de façon très vivante et imagée les manoeuvres des troupes allemandes. Il en profite pour livrer quelques analyses politiques et géostratégiques, pour comparer les mérites respectifs des armées allemandes et françaises - rendant hommage à l'instinct guerrier du petit soldat français en comparaison de la discipline toute militaire de son opposé allemand - et s'émerveille, comme à son habitude, des usages offerts par les nouvelles inventions: mitraillettes, motocyclettes, automobiles, aérostation... Il témoigne aussi de sa profonde érudition, en évoquant, dans des lieux qui virent combattre les armées françaises en 1813, la mémoire de la Grande Armée ou le souvenir des combats de 1870.

Ces réflexions furent approfondies dans une publication, véritable cri d'alarme, qui connut un succès certain, même outre-rhin où elle fut traduite: Vers un nouveau Sedan.



AUX MANŒUVRES IMPÉRIALES DE SILÉSIE

LE COMMANDANT DRIANT ENVOYÉ SPÉCIAL DE L’ÉCLAIR


Breslau, 6 septembre.

Au passage de tous ces bataillons qui se concentrent pour les manoeuvres de Silésie, je ne puis chasser une profonde impression de mélancolie. Car l'an dernier, à pareille date, je manœuvrais dans l’armée A du regretté général Dessirier, et mon souvenir va aux petits chasseurs du 1er bataillon. Ces jours-ci ils ont émerveillé le ministre, aux manœuvres de cavalerie de l’Aube. Après une longue marche sous la lourde chaleur, à 2 heures du soir, ils sont passés devant lui allègrement, fièrement, sans traînards. J’ai lu cela sur une lettre où un des officiers de la suite du ministre, écrivant à un ami, avouait l’émotion qu’il en avait ressentie, et j’en ai été tout remué. Qu’on me pardonne donc ce souvenir ému que je leur envoie en allant voir manœuvrer les autres.

Les autres ! j’ai dans la mémoire la vision très nette de bataillons comme ceux qui passent en ce moment, casque en tête; ils se succédaient jour et nuit devant la porte de mes parents. C’était dans un petit village de l’Aisne, à Neufchâtel, aux portes de Reims. Ceux-là revenaient de Sedan. J’avais quinze ans et je comprenais.

Aujourd’hui, quand j’entends les jeunes d'aujourd’hui s’égarer dans les rêveries d’humanitarisme, je me dis : « S’ils avaient vu cela ! »

Les bataillons de Sedan chantaient en traversant les rues silencieuses ; ils chantaient, non comme les nôtres, des chansons de marche choisies par les plus débrouillards de la compagnie dans un répertoire plus ou moins risqué, mais la chanson patriotique à plusieurs voix que l’instituteur leur avait apprise à l’école contre l’Ennemi héréditaire.

Quelles chansons apprendraient aujourd'hui à nos petits Français la moitié des instituteurs des Amicales, si les écoles de chant étaient obligatoires chez nous comme en Allemagne ?

On en peut juger par leur enseignement d’à présent : la Patrie, une invention surannée; l’armée qui la couvre, un luxe inutile; ceux qui apprennent aux Français à défendre leur foyer, des rétrogrades inintelligents.

Pauvres primaires! Qu’on leur offre donc, à titre de voyage de vacances, le spectacle de ces masses prussiennes évoluant avec une discipline parfaite, de ces drapeaux à qui nul Allemand ne refuse le salut, de ces socialistes-démocrates surtout qui, une fois le "pickelhaub" en tête, marcheront contre la France comme en 1870, sans une hésitation.

Et s’ils ne sont pas convaincus, par cette vision de force toujours menaçante, de la nécessité de tenir toujours en haleine une force pareille, qu’ils prennent garde d’entendre la génération qui suivra la nôtre maudire leur criminel enseignement, générateur de nouvelles défaites !


Le prestige du Kaiser. — Mise en scène impressionnante

Breslau, 7 septembre.

En voyant entrer Guillaume II à Breslau dans cet uniforme de cuirassier blanc qui est certainement le plus imposant et le plus guerrier de tous ses uniformes, j’admirais avec quel art de mise en scène le successeur du grand Frédéric s’offre aux populations et combien profondément il a su enfoncer son prestige dans la masse du peuple allemand, en se montrant à lui à la fois magnifié par la puissance impériale et auréolé par ses affections de famille.

C’est l’Impératrice qui ouvre la marche dans une voiture à la daumont, et la douceur très remarquée de son sourire semble être là pour atténuer la sévérité de la physionomie du maître. Lui, est à cheval derrière elle, grandi par l’aigle d’or qui s’accroche à son cimier, et autour de lui ses trois fils, au regard souriant, sveltes, très jeunes, achèvent de conquérir les cœurs. Les hoch s’élèvent, frénétiques, représentés par les vieilles maisons au profil gothique, et dans cette antique cité aux origines slaves, débordant d’une foule bariolée venue du fond des provinces, le spectacle est incomparable.

Tout d’ailleurs concourt à accroître l’impression de l’étranger, du Français surtout. Sur le passage du cortège se dresse la superbe statue équestre de Guillaume Ier, et un peu plus loin celle de Blücher : « Mit Gott, fur Kœnig und Vaterland », lit-on sur le socle du fougueux maréchal. Celui-là aussi fut notre vainqueur: il connut la revanche d’Iéna et le statuaire a bien fait de le représenter à pied une épée nue à la main, car ce fut un rude entraîneur de bataillons. Mais je ne lui pardonne pas d’avoir voulu faire fusiller Napoléon Ier après Waterloo. Une idée aussi monstrueuse ne serait pas venue à un véritable grand homme.

L’Empereur passe et, involontairement, je regarde les fenêtres multicolores des maisons qui sont en face, car je pense à la bombe qui jaillit d'une maison semblable et ensanglanta le cortège nuptial d’Alphonse XIII. Mais la police allemande est autrement faite que la police espagnole. Pour mon compte, j'ai reconnu, au bout de quelques heures d’arrivée, un fort gaillard en chapeau mou attaché à mes pas. Il suffit pour cela d’un peu d'habitude. Quand Guillaume II arrive à notre hauteur, mon homme se rapproche à me frôler. L’Empereur est calme, plutôt grave. Il salue en levant à hauteur des yeux son bâton de maréchal. Il faut venir dans ce pays pour y revoir ce bâton de commandement, si connu jadis, puisque tout Français l'avait dans sa giberne, cet emblème dont Chanzy a dit : « Que le général français qui veut gagner le bâton de maréchal aille le chercher au delà du Rhin ! »


La revue. — La parade. — L'attitude de l'Empereur et des troupes

La revue des troupes en Allemagne précède les manœuvres au lieu de les suivre comme en France. Notre manière de faire parait préférable, car c’est lorsque les troupes ont peiné, subi des déchets, donné leur effort, qu’il est utile de les juger dans une revue finale. La revue à laquelle nous assistons le lendemain de l’entrée de Guillaume II à Breslau n’a rien d’une revue de ce genre. C’est la parade dans toute son ampleur, et aussi dans toute sa beauté. Car il est inutile de le nier et il serait maladroit de ne pas le reconnaître, l’armée allemande atteint dans ce spectacle spécial une véritable perfection. Les mouvements préliminaires sont exécutés avec un ensemble, une souplesse, une rapidité qui ne peuvent être dépassés. Pas un commandement ; tout se fait à la muette et par signes comme on est arrivé à le faire dans quelques-uns de nos corps d’armée ; l’exécution a lieu avec une précision égale à celle que donnerait le commandement à la voix.

L’alignement est impeccable, l’immobilité absolue. Le pas de parade que je trouve ridicule quand un seul homme l’exécute pour aller prendre sa faction, donne une impression tout autre quand un régiment le martèle pour ainsi dire avec trois bataillons massés. Alors, on a la sensation d’une force disciplinée partie pour ne plus s’arrêter, et s’il est vrai que des troupes prussiennes ont pu l’employer sur un champ de bataille, dans certaines circonstances, je comprends l’effet produit sur leur adversaire. Si les vieux soldats de Brunswick en avaient fait usage à Valmy, ils eussent peut-être été moins mal reçus par les jeunes soldats de Kellermann.

Trois divisions d’infanterie, neuf régiments de cavalerie et dix groupes d’artillerie sont passés dans un flamboiement de couleurs et un orage de cuivre, et pendant deux heures l’Empereur ne s’est départi de l’immobilité militaire que pour saluer les drapeaux ou aller prendre le commandement des régiments dont il est le colonel. Il a vu défiler devant lui le roi de Saxe, chef d’un régiment d’artillerie, et la princesse de Saxe-Meiningen, chef du 11e régiment de grenadiers.

Guillaume n’a plus à la revue l’air grave de la veille. Au milieu de cette armée, il est tout à fait lui-même : son visage se détend, il a l’air heureux et je parlerai demain de sa revue des Krieger Verein qui m’a particulièrement frappé.


Les mitrailleuses

J’ai discerné dans l’artillerie la division des mitrailleuses qui sont destinées à opérer surtout avec la cavalerie, et surtout les quatre batteries de mortiers de 15 centimètres qui viennent d’être introduites dans l’artillerie allemande. J’essayerai de les voir à l’œuvre ces jours-ci.

Les batteries de campagne du VIe corps sont de l'ancien modèle, ce qui n’a rien de surprenant, car il est bien certain que ce n’est pas à la frontière que Guillaume II a mis les premières batteries fabriquées. Elles sont là-bas dans l’Ouest, qui est notre Est à nous. Mais il faut qu’on sache que de ce côté notre supériorité demeure acquise pour longtemps encore, car non seulement l'armée allemande n’a pas encore transformé toutes ces pièces en canons à tir rapide, mais encore la rapidité de tir de sa nouvelle artillerie n'atteint et n'atteindra pas la nôtre à cause de la séparation de l’obus et de la charge, à cause aussi du fonctionnement imparfait de la bêche d’affût.


Les automobiles volontaires

Un nouvel élément dont nous allons voir le fonctionnement pendant les manœuvres est celui que viennent de fournir les automobiles volontaires aux armées de manœuvres. Un corps de cinquante automobiles a été formé, auquel sont adjointes de nombreuses motocyclettes. Je souhaite à ces dernières un autre temps que celui qui advint à Macdonald pendant sa campagne d’août 1813, dans le pays que nous allons parcourir.

Car c’est à l’ouest de Liegnitz, dans cette zone rendue célèbre par la funèbre retraite du maréchal et la destruction de la division française du général Puthod, que nous allons voir manœuvrer le VIe corps inspecté par l’Empereur à Breslau.

Les IIIe et Ve corps lui sont opposés. Nous ne les trouverons qu’au delà de Liegnitz.


Le « Tilleul de Blücher »

J’ai découvert sur la carte, tout près du Katzbach, de lugubre mémoire, un point marquant typographique qu’on appelle le Tilleul de Blücher ; je me suis dit que Guillaume II ne manquerait pas cette occasion de pousser son cheval dans les traces de celui du chef de l’armée de Silésie, et qu’il y aurait de ce point dominant le plateau de la lutte du 26 août 1813 des choses intéressantes à voir.

Il y aura surtout pour un Français le souvenir des anciens qui sont restés dans ces ravins, arrêtés par les cours d’eau débordés, sabrés par les cavaliers prussiens parce que leurs fusils mouillés ne partaient plus. On doit donc venir bien rarement de France voir leurs tombes au fond de cette Silésie lointaine. Si je retrouve quelques croix épargnées par le temps, je les fleurirai et je penserai mélancoliquement au dernier mot de la devise du vieux Blücher ; « Für Vaterland !... » (Pour la Patrie !) criait-il en s’élançant à la tête de ses bataillons.

Que criera donc l’entraîneur d’hommes qui nous conduira un jour, si on laisse profaner plus longtemps, par des criminels ou des snobs, le mot qui a fait faire de si grandes choses aux Français en 1813 !

(L'Eclair, 10 septembre 1906)



Le Kaiser et les "Kriegervereine" - Une force gouvernementale - Deux millions quatre cent mille adhérents

Breslau, 8 septembre

Une des visions qui donnent l’idée la plus exacte de l’esprit militaire de l’Allemagne est certainement celle de ces longues théories d'anciens soldats se rendant à une revue de l’Empereur et redevenant pour quelques heures, sous le vêtement civil, les soldats raides et gourmés d’autrefois. Cet élément constitue, d'ailleurs, l’une des forces gouvernementales les plus solides, car, avec le chiffre énorme de deux millions quatre cent mille adhérents recrutés à l’heure actuelle par le Kriegerbund, l’Etat possède partout des centres de loyalistes dont le rayonnement s’étend jusqu’au fond des provinces.

Aussi, désireux de montrer aux lecteurs de L’Eclair les progrès, l'esprit et l'influence des Kriegervereine — c’est le nom sous lequel les Sociétés militaires sont le plus connues — j’ai laissé à dessein de côté, dans ma dernière lettre relative à la revue impériale, la part qui leur a été attribuée: on se convaincra aisément qu’il n’y a pas d’assimilation possible entre l’action de ces Sociétés et celle de nos sections de Vétérans.

Précédés d’une musique militaire, neuf mille anciens soldats — ils étaient 12.000 ; il a fallu en renvoyer 3.000 faute de place — se sont formés en colonne par quatre et se sont mis en marche pour le champ de manoeuvres où avait lieu la revue. Le plus grand nombre était en tenue civile, redingotes et chapeaux à haute forme, et les amateurs de pittoresque auraient pu voir, parmi ces couvre-chefs, des modèles d’une hauteur et d’une forme extraordinaires importés du fond de la Silésie. Beaucoup portaient des casquettes multicolores, un certain nombre, enfin, avaient revêtu, suivant leur droit, l’uniforme d’officier ou de sous-officier de landwehr. Tous avaient une ou plusieurs médailles commémoratives, et chaque groupement important : Breslau, Liegnitz, Glogau, etc., marchait derrière un drapeau richement brodé. Ces neuf mille vétérans firent en ordre les six kilomètres qui les séparaient du terrain de manoeuvres et vinrent occuper une longue ligne qui leur avait été réservée devant les tribunes. Ils y restèrent debout pendant les trois heures que durèrent l’attente et la revue elle-même : parmi eux il y avait de vieux soldats de Sadowa et même de Duppel, qui ne pouvaient pas avoir, par conséquent, moins de 64 ou 65 ans. Quand l’Empereur parut, ils exécutèrent leur garde-à-vous automatique d’autrefois, et ce fut par eux que la revue commença.


L’enthousiasme pour l'Empereur-Soldat

Le Guillaume II que je vis alors de plus près encore que la veille, ayant pu trouver place dans les tribunes, n’était plus l’imperator de l’entrée à Breslau. Souriant, l’air heureux, il s’arrêtait fréquemment, adressant quelques paroles familières à ceux qui avaient le plus de médailles ou qui portaient les drapeaux : « Ah ! vous étiez à Mars-la-Tour, dit-il à l’un d’eux ; eh bien, vous avez dû considérablement travailler, ce jour-là. » Et sur tous les visages se lisait une respectueuse émotion : on sentait que tous ces cœurs de soldats débordaient d’admiration et de dévouement pour cet Empereur-soldat.

Avec quelle fougue ils poussaient les trois « hoch » d'usage lorsque l’Empereur, quittant sa place et prenant le galop, allait se placer à la tête d’un de ses régiments. La foule, d’ailleurs, leur faisait chorus : mais, détail caractéristique, d’un coté comme de l’autre, aucune manifestation de sympathie ne partit à l’adresse des soldats eux-mêmes. C’est en silence que l’énorme public entassé là vit défiler le VIe corps, et je comparais à ce que j’avais vu à Longchamp le 14 juillet dernier : la foule acclamant Saint-Cyr, les pompiers, les zouaves, l’artillerie, les corps qui défilaient le mieux ou ceux qu’elle est accoutumée à applaudir, et n’ayant pas un mot pour Fallières. Là-bas, nous sommes en démocratie, ici, nous sommes en féodalité, et tout y gravite autour de l’Empereur, les acclamations comme le reste.


Le rôle national des « Kriegervereine »

Les Kriegervereine ont donc pris, depuis leur origine qui remonte à 1813 et leur existence officielle qui fut consacrée par Frédéric-Guillaume III, une extension énorme. Les Sociétés sont au nombre de 24.000 et le nombre de leurs adhérents s’accroît de cent cinquante mille par an. C’est donc avec raison que le Militer Wochenblatt a pu dire : « Les associations d’anciens militaires ont un rôle national qui dépasse leur rôle social : combattre le socialisme. Chaque nouvelle adhésion au Kriegerverein est une victoire remportée sur les socialistes-democrates.»

Outre le maintien de l’esprit militaire et l’exaltation du sentiment national, les Kriegervereine se sont donné comme tâche d’aider leurs membres malheureux, d’attribuer à leurs vieillards des pensions qui peuvent aller jusqu’à 1,000 marks et d’élever leurs orphelins. Ils ont une caisse d’assurance de 16 millions de marks et quatre orphelinats placés sous le patronage de l’Impératrice.

Enfin, il est une de leurs œuvres, celle d'Alsace-Lorraine, qui s’est chargée du soin pieux d’entretenir les tombes des combattants de 1870. Il y a deux ans, arrêté devant la tombe du lieutenant de Vésins, en territoire allemand, sur la route de Rezonville, j’y lisais l’inscription touchante que je rappelais au Cirque de Rouen, il y a quelques mois : « Passant, va dire à ma mère que je suis tombé ici en faisant mon devoir de Français ! » Et j’étais surpris de voir, au sommet dudit monument, un bouquet fleurs des champs fixé par un ruban aux couleurs allemandes. Je sais aujourd’hui que c’est la Ligue provinciale des Alsaciens-Lorrains qui renouvelle ce bouquet chaque année, et la Revue internationale a pu dire en parlant de leur œuvre « qu’elle produit sur la population de Metz une impression profonde, en transformant ces fêtes du souvenir en fêtes de la paix et de la réconciliation. »

Pourquoi faut-il que ce dernier mot sonne faux à nos oreilles, et comment oublier que la terre où dorment ces morts et qu’ornent ces fleurs a été française et doit un jour le redevenir ?


Un toast du Kaiser

Les manœuvres impériales proprement dites ne commenceront que lundi - actuellement, tout est aux fêtes, réceptions et inaugurations impériales. Hier l’Empereur a donné un grand dîner militaire de 270 couverts, et son toast, que reproduisent ce matin les journaux locaux, fut le suivant :

« Je ne puis rien ajouter a l’expression du contentement que j’ai montré après la revue. J’exprimerai encore seulement, mon cher Woyrsch (commandant du VIe corps), la satisfaction que j’éprouve de voir se confirmer la valeur de votre corps d’armée. Celui qui a vu, il y a trente-six ans, les bataillons de ce corps défiler comme des hommes de fer à la suite de leurs drapeaux déchirés par les balles, celui-là pourrait juger que depuis dix ans nous n’avons pas travaillé inutilement. Le VIe corps est dans une situation excellente. Nous y voyons des régiments portant des noms célèbres, l’un fier de porter le chiffre de S. M. le roi de Saxe, l’autre, mon régiment de la garde, le plus ancien de l’armée. Ils servent sur un sol consacré par l’histoire. Il y a cent ans que le pays s’est écroulé sous le poids d’épreuves terribles envoyées par le ciel. Aujourd'hui, le monde peut voir que nous n’avons pas oublié notre devoir qui était de travailler, et trois campagnes victorieuses sont là pour l'attester.

Je lève mon verre à la santé du VIe corps et de nos régiments en y comprenant les régiments saxons que Sa Majesté nous a fait l’honneur de commander en personne et particulièrement mon nouveau régiment de hussards. Vivent les régiments! Hurra! Hurra! Hurra! »

Rien de particulier, par conséquent dans ce toast qui ne sort pas des généralités habituelles. Mais il n’en faut pas moins constater que la Fête de Sedan, qui semblait prête à tomber en désuétude, a été célébrée, cette année, avec l’éclat de jadis, et que le congé de trois jours, dit Congé de Sedan, attribué aux écoles, a été inauguré cette année.

(L'Eclair, 11 septembre 1906)



ROUGES CONTRE BLEUS


Marches de guerre - Engagement de cavalerie - Belle attitude des réservistes - Le fantassin allemand - Le général Von Hoeseler

Liegnitz.

La période de revues et de réceptions qui tient une si grande place dans les manœuvres impériales est terminée et les manœuvres proprement dites ont commencé par « des marches de guerre », exécutées le 10 par les deux partis; l’un, le rouge, formé du VIe corps (Breslau); l’autre, le bleu, formé des IIIe (Berlin) et Ve corps (Posen).

La supériorité du parti bleu sur le rouge n’est qu’apparente et il y a à peine un millier d’hommes de différence d’une armée à l’autre, car le VIe corps a été renforcé par la 41e division et toutes ses unités ont été mises sur le pied de guerre. Alors que les troupes allemandes ne manœuvrent jamais qu’à 120 ou 130 hommes par compagnie, nous comptons au VIe corps des compagnies de 200 hommes, chiffre qu'elles auraient réellement en campagne après les déchets du premier jour.

C’est le général d'infanterie Woyrsch qui commande le parti rouge et le général Lividequist, adjudant général de l'Empereur, qui dirige le parti bleu. Le Kaiser s’est réservé la direction de l’arbitrage suprême.


Le terrain des opérations

Le terrain sur lequel vont se dérouler les opérations de ces trois jours étale sur la rive gauche de l’Oder son fouillis de mamelons et de bois que découpent les innombrables affluents et sous-affluents du grand fleuve silésien. Parmi eux la Bober et la Katzbach dont les noms nous sont connus par la campagne de 1813. Au centre, la ville de Liegnitz et, toute proche, celle de Goldberg dont le nom est inscrit sur le drapeau de notre 148e à la suite du brillant succès qu’y remporta sur Blücher le général Lauriston.

C’est un terrain superbe où toutes les surprises sont possibles et où l’art du défilement peut être cultivé également par les trois armes. Mais il ne faut pas nous attendre à voir se renouveler sur les bords de la Katzbach les combats du premier Empire ; la longue portée des armes actuelles rendrait invraisemblable une lutte comme celle qui s’est passée à Godsberg et l’hypothèse générale qui préside aux manœuvres de 1906 n'a elle-même rien de commun avec les situations respectives de Macdonald et de Blücher.

La journée d'aujourd'hui a été employée par le parti bleu à rapprocher l’un de l’autre deux corps d’armée séparés par une distance de 30 kilomètres, et par le parti rouge qui arrive de Breslau à prendre l’offensive dans les environs de Liegnitz.


Les cavaleries bleue et rouge - La rencontre

Les deux cavaleries, de force sensiblement égale, vinrent rapidement au contact et eurent un engagement aussi rapide qu’intéressant à l'ouest de Parchwitz ; ce village offre, sur la Katzbach, un point de passage que les deux partis avaient un égal intérêt à s’assurer le plus tôt possible.

Cette première rencontre dénota chez la cavalerie rouge une promptitude d'initiative remarquable. A l'annonce que la cavalerie bleue venait d'entrer dans Parchwitz, les escadrons rouges jaillirent de tous côtés ; quelques-uns, en observation à deux kilomètres de là vers Hemersdorf, prirent de suite le galop pour ne pas donner le temps à l’ennemi de déboucher sur le plateau ; leur allure, insensée en apparence sur un aussi long parcours, leur permit de joindre les escadrons ennemis qui gravissaient les pentes, et donna le temps à la division de mitrailleuses d'arriver à son tour. A peine lesdites pièces avaient-elles annoncé leur présence par le crépitement caractéristique de leur salve, qu’une batterie à cheval déboucha à son tour et canonna les éléments de la division bleue qui commençaient à se montrer sur les crêtes en face.

De cette succession d'efforts aussi efficaces qu'opportuns résultait de suite une impression très nette : « Marcher au canon, soutenir son voisin sans attendre d’ordres », telle est toujours la devise de l’armée allemande, devise qui a fait la plupart de ses succès, de même que la passivité à outrance a amené les désastres russes. S’il est une arme, d’ailleurs, où l’initiative soit une qualité primordiale, c’est la cavalerie, car les occasions y sont fugitives et les moments d'intervenir généralement très courts.

La cavalerie rouge victorieuse a aussitôt couvert le terrain de patrouilles audacieuses et poursuivi sa marche « pour chercher l'infanterie », m’a dit un sous-officier de cuirassiers blancs, et j’ai constaté là que la cavalerie d’exploration chez nos voisins ne se laisse pas détourner par l'appât d’une belle charge de sa mission essentielle : « percer jusqu'aux masses d’infanterie et renseigner le commandement à leur sujet ».

Quand j’arrive au pont de Parchwitz, qui est le prix de ce succès, je le trouve déjà occupé par une section d’infanterie. Et comme je m’en étonne, puisque les têtes de colonne des divisions sont à plus de dix kilomètres en arrière, on me montre deux voitures de réquisition qui viennent d’amener les fantassins au grand trot. Nos compagnies cyclistes rempliront souvent ce rôle.

Mais c’est l’infanterie que je veux voir sur la route et je rejoins à toute vitesse d’automobile les colonnes de la 41e division qui entrent à Neumark. Je tombe bien, car c’est elle qui contient les trois bataillons dont on m’a parlé comme étant uniquement composés de réservistes.


La discipline des réservistes

Eh bien, je dois le dire parce que cela est, je n’ai pas constaté de différence entre eux et les bataillons actifs. Déjà à la revue de Gandau, ils avaient parfaitement défilé. Sur la route ils observent une parfaite discipline de marche. Les rangs sont à leur distance, les officiers et sous-officiers à leur place, un profond silence observé parce que l’ennemi n’est plus loin : le pas est bien réglé, le côté gauche de la route rigoureusement dégagé pour permettre à toute allure la circulation des voitures du nouveau corps d’automobiles. Je regarde attentivement les hommes des bataillons actifs : ils ont tous une superbe apparence de santé, ce qui ne m'étonne point, puisque, sur le contingent de 570,000 hommes que lui fournissent les ressources de son recrutement annuel, l’armée peut choisir, ayant à peine besoin de la moitié de ce chiffre.

Ils sont gais et ont l’air intelligent; je sais d’ailleurs depuis hier que sur l’ensemble du recrutement de l’an dernier il y a eu en tout 125 illettrés et je ne veux pas mettre en regard de ce chiffre ceux que je connais et que nous devons à notre enseignement obligatoire, parce que la comparaison serait trop cruelle. En Allemagne, tout enfant doit aller à l’école jusqu'à 15 ans. Au premier manquement les parents sont avertis, au deuxième ils ont une amende, au troisième ils vont en prison. Aussi presque tous les soldats savent lire une carte, et j'ai trouvé plusieurs gefreite parlant un peu du français que sur cette frontière russe on leur apprend à l’école.


Le chargement du fantassin

Je ne vois pas un seul homme sans sac et d'ailleurs il ne semble pas qu’il y ait derrière les bataillons de voiture pour recueillir les sacs des hommes fatigués. C'est peut-être le moyen allemand de décourager les carottiers, de même que certains prétendent éviter les malades en supprimant les médecins.

Le fantassin allemand ne semble pas peiner sous son chargement et marche le corps droit, l’arme sur l’une ou l'autre épaule, et pas à la bretelle, sans doute à cause de la proximité de l'ennemi. Ce chargement est d'ailleurs inférieur au nôtre, bien qu’il comporte la petite tente avec ses trois supports. Il n’a que deux grosses cartouchières par devant et la marmite individuelle. Mais ce qui me frappe surtout, c’est que le nombre des outils portatifs d'une compagnie est beaucoup plus considérable que chez nous où on l’a réduit bien à tort, car la fortification du champ de bataille acquiert chaque jour plus d’importance. Le soldat allemand porte la bêche suspendue au ceinturon et reliée par une courroie au sabre-baïonnette pour éviter les heurts. Un certain nombre de gefreite ont leur baïonnette transformée en scie pour les travaux de bivouac.


Absence de patrouilles

J’étais émerveillé de tout ce que je voyais, lorsqu’en arrivant à la tète de la colonne que j’avais longée d'arrière en avant, je vis, la flanquant à droite et à gauche à quelques centaines de mètres seulement, deux patrouilles de cavalerie détachées d'un peloton voisin. Le terrain étant coupé de petits bois, la vue limitée, je cherchai en vain les patrouilles d'infanterie qui dans nos colonnes concourent à la sécurité des flancs. Pendant que je les cherchais, j’aperçus un uhlan du parti bleu qui, pied à terre à 600 mètres à peine de la colonne, à la lisière d’un bois, la regardait passer en prenant force notes. La sanction de la faute commise s’offrait ainsi d'elle-mème.

— Ils ont une division de cavalerie indépendante en avant, me fit remarquer un confrère.

— C'est vrai, mais précisément parce qu’elle est indépendante, cette division peut être amenée à dégager le front en poursuivant l'ennemi et à laisser son infanterie sans couverture.

— Si le fait se produit, le commandant de l’infanterie en sera prévenu par le télégraphe.

Et mon confrère, un vétéran des manœuvres pour un journal américain, me montre une ligne de campagne posée dès l’aube à travers champs.

J’admirai ce travail qui a, parait-il, une vingtaine de kilomètres, mais je soutins à mon aimable contradicteur qu’une colonne d'infanterie ne doit compter que sur la protection qu'elle se donne elle-même.


La question du bivouac

Les colonnes bivouaquent et ne cantonnent point, parait-il. L’appréciation de notre règlement français, que le meilleur bivouac ne vaut pas le plus mauvais cantonnement, n’a pas cours dans ces manœuvres, et les habitants ne s'en plaindront pas. De longs convois de paille et de bois suivent les divisions et les allocations doivent être largement calculées, car au départ d'un bataillon bivouaqué, on retrouve de la paille et du bois qui n’ont pas servi.


Un type de « grand chef », le général von Hœseler

En allant voir ces bivouacs dans la soirée, j’ai rencontré le vieux général von Hœseler qui suit ces manoeuvres comme invité de l'Empereur. Malgré son grand âge — il a dépassé 70 ans — l'ancien commandant du corps d’armée de Metz était à cheval à la nuit tombante dans la campagne, à plusieurs kilomètres de Liegnitz, avec un seul officier d'ordonnance.

Et en voyant cette figure austère et caractéristique qui rappelle de Moltke, ce chef incomparable qui a mis sur un pied formidable l’armée qui veille de l’autre côté de notre frontière, je songeai à ce que j’avais lu le matin, après être resté deux jours sans journaux français : « Le général André explique comment il a constitué les registres de Corinthe et de Carthage ! » Le malheureux inconscient ! qu'il vienne donc ici et observe, au lieu d’écrire toutes ces choses que l'avenir lui fera regretter.

Voilà un général allemand honoré à l’égal des victorieux de 1870, parce qu’il a donné à son souverain et à son pays un rempart de poitrines solide et basé uniquement sur le sentiment de la discipline et le culte de la patrie.

Il n’avait pas besoin des renseignements de la Franc-Maçonnerie pour apprécier ses officiers, lui, et il n’exigeait d’eux que l’accomplissement de leur devoir professionnel.

En le voyant calme et la conscience paisible, entouré de l’estime publique et consacrant ses dernières aînés à une armée qu’il a servie pendant cinquante ans, l’ancien ministre français comprendra peut-être ce qu’est un véritable chef militaire.

(L'Eclair, 13 septembre 1906)



L'INFANTERIE ALLEMANDE AU COMBAT


Le Haut-Commandement et la troupe en France et en Allemagne - Comparaison à méditer

J'ai manifesté jusqu'à ce jour, au risque de déplaire à certains, toute l'admiration que m’inspirait la vue d’une armée aussi merveilleusement disciplinée, aussi fortement cimentée que l'armée allemande. Etant venu ici pour dire la vérité, si pénible soit-elle parfois, je n'ai pas caché quel sentiment de force et de puissance se dégageait de ces parades grandioses, de cet esprit d’obéissance absolue à tous les échelons, et surtout de l’action de cette autorité suprême de l'Empereur partout présente et sans cesse agissante.

Mais aujourd’hui, j’ai vu cette armée dans la manœuvre du champ de bataille, et tout en conservant mon admiration pour le haut commandement qui conduisait tout avec une volonté si sûre, j’ai subi un revirement pour le reste. Et le petit soldat de chez nous, si alerte, si débrouillard, si résistant, si passionné même pour la manœuvre quand on sait l’y intéresser, m'est apparu de nouveau comme le type du véritable combattant, comme le plus bel outil de guerre que le Dieu des batailles ait jamais forgé.

J'ajoute que l’officier subalterne français m'apparaît également comme étant un meilleur conducteur d’hommes que son collègue allemand, lieutenant et capitaine, par cela seul que l’instrument dont il joue peut rendre davantage.

Chacun sait d’ailleurs qu'au point de vue de l’instruction générale, la majorité des officiers allemands, dont les études n’ont guère dépassé la 2e moderne, n’est pas à la hauteur des nôtres. C’est dans les grades d’officiers supérieurs et surtout dans ceux d’officiers généraux que nos voisins reprennent leur supériorité, parce que la plus rigoureuse sélection inspirée par le seul intérêt de l’armée préside aux nominations dans les hauts grades.

Depuis que, chez nous, c’est la politique qui sacre la plupart des généraux, et qu’il faut trop souvent donner aux maîtres du jour des garanties de servilisme pour atteindre les sommets, cette supériorité des Allemands s’accentue encore. Quant à leur Direction suprême, — et j’y comprends leur grand Etat-Major, — c’est une vérité indiscutée, qu’étant à l’abri des vicissitudes qui modifient sans cesse la nôtre, elle domine de cent coudées le pouvoir éphémère qui a trouvé sa formule dans le sectarisme d’un André ou l’ignorance d’un Berteaux.


Situation générale des partis

Je me suis promis de ne pas surcharger la mémoire des lecteurs de L’Eclair avec les noms barbares de la carte de Silésie ou la relation des mouvements d’unités aux différents moments de la journée. Le major Broze, de l’état-major allemand, donne aux quarante journalistes qui se réunissent à lui chaque soir le détail de toutes les marches de la journée et de graves reporters notent, en absorbant force verres de bière, les minutieux mouvements de chaque arme. Je me borne à montrer ci-après le changement important qui s’est produit dans la situation des deux partis, et cela pour faire ressortir l'action intelligente et la haute initiative des chefs de grandes unités.

Je rappelle que chaque parti était, pour la première fois, m’a-t-on dit, complètement laissé libre de ses mouvements.

Le parti bleu, composé de deux corps d’armée à effectif de paix (IIIe et Ve ), avait employé, nous l’avons vu, la journée d’hier à les rapprocher l’un de l'autre, mais il s’en fallait encore de 35 kilomètres qu’ils fussent en état de se soutenir.

Le parti rouge, constitué par un seul corps, mais ayant 3 divisions à l’effectif de guerre, avait donc l’occasion aujourd’hui, mais aujourd'hui seulement, d'écraser l’un de ses adversaires sous sa masse deux fois supérieure.

Il l’a tenté et s’est jeté sur le Ve corps. Celui-ci s’était couvert de tranchées profondes et de réseaux de fil de fer : il a défendu le terrain pied à pied : il a subi de grandes pertes, notamment en artillerie, mais finalement il n’a pas été débordé et à la fin de la journée la jonction des deux corps, IIIe et Ve, étant faite, c’est maintenant le VIe corps qui se trouve en posture difficile ; en effet, il est pris entre les deux pinces d’un étau et surtout il a perdu sa division de cavalerie.

Car il s’est produit ce fait curieux et fort intéressant, tout à l’honneur du commandant de la division de cavalerie, général von Lagerman, que la division de cavalerie rouge, général Treschow, a été anéantie.

Cette cavalerie avait été envoyée par le général Woyrsch, du parti rouge, très loin dans le nord pour tomber dans le flanc du IIIe corps, le harceler et empêcher d’arriver à temps au-devant du Ve. La mission était risquée, car il était à craindre que la division de cavalerie bleue, avertie à temps de la présence de la rouge sur ses derrières, ne fit volte-face pour débarrasser le IIIe corps de cet adversaire gênant. C’est ce qui est arrivé. Prise entre la cavalerie adverse et l’artillerie du IIIe corps, ayant l’Oder à dos, la division rouge a été immobilisée pour le reste de la journée. A noter encore que le général de cavalerie von Lagerman ne s'est pas endormi sur ce succès et il est encore arrivé à temps pour effectuer sur les derrières du VIe corps quelques attaques à leur tour un peu trop risquées.

Voilà pour la situation générale : vaste opération se déroulant méthodiquement et suivant une hypothèse très captivante : généraux bien renseignés, initiative incessante chez tous.


Différence avec les procédés français

Voyons maintenant le détail de la manœuvre. Je l’ai suivie à pied dans les rangs des régiments, trouvant toujours parmi les officiers ou sous-officiers que j’interrogeais un empressement très réel a répondre à mes questions. Il y a là visiblement un mot d’ordre donné, car l’attitude change chez mes interlocuteurs dès qu’ils s’aperçoivent que je suis Français.

Ce qui domine la manoeuvre allemande, c’est le souci de la direction et la volonté d’arriver au point fixé. A ce souci de la direction, les officiers de troupe sacrifient manifestement l'utilisation du terrain.

C’est ainsi qu’on voit, comme chez nous il y a quelques années, de longues et épaisses chaînes de tirailleurs, suivies de groupes très denses et souvent très proches, traverser des espaces découverts sans essayer de trouver à distance raisonnable de leur axe de marche l’abri ou le couloir qui les masqueraient.

Et c’est là surtout, j’y insiste, qu’éclate la supériorité de notre infanterie et de ses cadres inférieurs.

Voyez, en effet, un lieutenant français, chef de section, opérer dans une marche d’approche: son monde étant terré et à l’abri, il cherche aussitôt le couvert suivant, y court de sa personne, appelle ses hommes d’un signe ou d’un mot : « A moi ! ».

Comme des poussins, ceux-ci le rejoignent deux par deux, quatre par quatre en se baissant, en courant ou en rampant. Pendant ce temps, l’officier a apprécié la distance et leur donne la hausse à l’arrivée; puis il jette un coup d’œil vers son capitaine, un autre vers ses voisins, détache une sentinelle ici, envoie un sous-officier là, met sans cesse son intelligence en action, car, n’en déplaise aux intellectuels qui blaguent l’armée, il faut, de l’intelligence pour ménager les vies humaines et il faut encore autre chose pour mettre cette intelligence en œuvre, quand dix grammes de plomb peuvent d’un moment à l’autre la figer dans le cerveau.

Rien de tous ces détails d’instruction dans ce que j’ai vu. La section semble ne pas être un élément de combat distinct dans la compagnie et s’y fond rapidement. Elle n'est pas non plus unité de tir et le soldat allemand aimant par atavisme à sentir les coudes de ses voisins, la compagnie entière forme rapidement une chaîne épaisse et sans intervalle, où les hommes marchent sur quatre ou cinq rangs de profondeur. Le déploiement se fait d’ailleurs sans souplesse. J’en ai vu plusieurs s’exécuter sur les crêtes, chaque homme se silhouettant comme à plaisir devant l'ennemi. La marche est lente et continue; les réserves forment des groupes très denses et je me suis demandé, en faisant ces constatations, si les Allemands avaient l’intention d’enlever des positions à coups d’hommes comme à Saint-Privat.

« — Avec votre méthode de vouloir à tout prix utiliser le terrain, me dit un capitaine, vous vous entassez dans certains plis ou couverts, et quand il s’agit d’en déboucher, c’est le désordre; on en arrive alors à voir des compagnies du même parti se faire face et se tirer dessus : nous, nous ne perdons jamais de vue le but. »


L’artillerie

La même observation s’applique à l’artillerie : j’ai vu à 1 kilomètres au plus, sous le feu de 18 à 20 pièces, une longue ligne d’artillerie exécuter sur une crête un mouvement de flanc de plus de cinq minutes en découpant sur le ciel chevaux et canons aussi nettement que les pointeurs ennemis pouvaient le désirer. Les mises en batterie, le mouvement d’amener les avant-trains sont moins prompts que les nôtres, et à l’aile gauche où je me trouvais il en résulta qu’une colonne de 18 pièces battant en retraite défila à 600 mètres sous le feu d'un bataillon et de deux batteries.

Dans l’offensive, cette même artillerie montre, au contraire, une audace extrême. Elle accompagne les tirailleurs et les précède même, pour prendre pied sur une hauteur favorable.

Quant à la nouvelle artillerie lourde, elle n’a pas eu la parole dans la manœuvre d’aujourd'hui.

Les sections de télégraphie qui opèrent cette année construisent et relèvent leurs lignes avec une merveilleuse rapidité. Grâce à elles, les renseignements doivent arriver de l’avant au commandement avec une grande économie de temps, de chevaux et de cyclistes et ils doivent, en outre, arriver jusqu’au dernier moment.

Le temps s’est mis à la pluie. L’Empereur bivouaque au milieu des troupes. Il est un Dieu dans cette région. Quand un Silésien dit: « le Kaiser », il met d’instinct les talons sur la même ligne.


Une évocation du passé

Le Ve corps, qui battait en retraite dans la soirée, s’est replié sur le terrain où avait eu lieu la bataille de la Katzbach, dont tout le monde parle depuis huit jours, et je ne pouvais m’empêcher de rapprocher cette retraite, faite sans trop de souci de la puissance des projectiles actuels, de celle que Blücher fit lui-même à quelques lieues d’ici, après sa défaite de Goldberg.

« En voyant l’ordre parfait, le courage, le sangfroid et les belles dispositions de ses généraux pendant cette retraite, raconte Langeron, le maréchal s’arrêta, et dans un enchantement croissant se mit à répéter : « Que c’est beau !» Je le surpris même battant des mains pour applaudir. Il s’oublia tellement à répéter : « Que c’est beau ! » que je fus obligé de le réveiller de son admiration et de l’avertir que s’il restait encore cinq minutes dans cette position, il irait porter son enthousiasme chez les Français. »

Le commandant Gautron, qui raconte ce fait dans son remarquable historique du 118e signé Heumann, ajoute avec raison que Langeron aurait pu réserver un peu de ses éloges pour ces Français qui suivaient les Prussiens à cinq minutes, et qui avaient quitté la France sans savoir charger leur fusil.

Pauvre petit conscrit de 1812 ! C’est en vain que j’ai cherché une trace, un indice, un souvenir, qui le rappelle sur ce plateau de Christianshœhe, où la cavalerie prussienne sabra la brigade Charpentier qui ne pouvait déboucher du ravin de Crayn.

Du tilleul où Blücher lança la charge, j’ai poussé jusqu’au monument allemand qui domine tout le terrain et sous lequel les soldats de la revanche prussienne, eux, «reposent en paix».

Quel bouleversement dans la tactique depuis un siècle !

Sur cet étroit plateau s’était livrée une bataille complète. Là, tout près, était l’artillerie de Blücher; les corps de Sacken et d’Yorck étaient dissimulés derrière ce rideau de bois. La cavalerie de Sébastiani avait surgi de là-bas. Avec la puissance de tir des armes d'aujourd'hui, c’est un simple épisode de division qui se déroulerait ici maintenant. Les champs de bataille ont décuplé de surface et les armées d’effectif.

Mais il est un élément des batailles qui a diminué, c’est le courage, l’esprit de sacrifice, le mépris du danger et de la mort. Et pourtant c’est avec tout cela qu’un peuple devient grand. C’est parce qu’ils ont éparpillé leurs cendres sur toutes ces terres lointaines que les peuples admirent et craignent toujours les petits-fils de la Grande Armée ; c’est parce qu’ils se souviennent que les Silésiens placent ici, à côté du buste du grand Frédéric, celui de Napoléon.

Et c'est à ces vertus de jadis qu’il faudra revenir, vous qui voulez commercer, travailler et jouir en paix, parce qu’avant de jouir, il faut être assez fort pour être sûr de vivre !

(L'Eclair, 14 septembre 1906)



COMMENT SE GARDE L'INFANTERIE ALLEMANDE


Au bivouac - Le service de sureté - la manoeuvre - le Kaiser en automobile

Liegnitz.

Dans la nuit qui s’achève et la buée pénétrante de la vallée, des centaines d’ombres s’agitent et un bourdonnement confus emplit le bivouac. Le feu du poste de garde fait jaillir de l’obscurité les vastes tentes jaunâtres en toile imperméable qui s’abattent soudain, bientôt roulées sur les sacs.

Ces tentes n’ont ni l’aspect ni l’alignement de nos petites tentes à six hommes encore en usage dans l’armée d’Afrique : on boutonne ensemble 20, 40 toiles individuelles et sous le toit très aplati ainsi formé, 20, 40 hommes se glissent et s’étendent serrés les uns contre les autres. Le village de toile a disparu, la paille de couchage mise en tas indique seule son emplacement et ses habitants d’un jour encore grelottants sous la fraîcheur nocturne se rassemblent pour l’appel silencieux des unter-offizier.

La colonne s’ébranle ; elle recueille ici un bataillon, là une batterie, et quelques kilomètres plus loin, elle est devenue division. J’ai vu l’autre jour exécuter une marche de guerre à un jour de distance de l’ennemi. Je vais suivre cette colonne pour voir comment elle se garde et se déploie, lorsqu’elle est dans la zone des coups de fusil.


Une colonne qui se couvre peu

Mon étonnement est le même que la première fois. Je constate qu’une compagnie marche à 4 ou 500 mètres en avant du régiment de tête, lequel encadre 3 batteries et laisse une distance égale derrière lui. Mais devant cette compagnie que suivent immédiatement le général de division et son état-major, aucune pointe d’infanterie, quelques cavaliers seulement.

Nous sommes loin du compte avec les précautions usitées chez nous. Une colonne importante abordant la zone dangereuse s’y révèle par de nombreux essaims de patrouilleurs, par de petits groupes ou des sections flanquantes. Tout ce monde d’observateurs s’accroche aux points dominants du terrain, fouillant, furetant, renseignant.

Ce sont les Allemands qui, en 1870, nous ont rappelé la nécessité de se couvrir en marche, autrement que nous ne l’avons fait à Beaumont. Nous avons profité de leurs leçons en les amplifiant. Mais c’est le cas de rappeler qu’ils les tenaient eux-mêmes du grand Empereur qui passa par ici il y a cent ans, et que nous avons été battus en 1870 par les méthodes de guerre enseignées au monde militaire par Napoléon I"er.

La colonne s’allonge au fond d’un vallon, arrive dans un village, s’y arrête en attendant des

ordres que lui apportera le fil télégraphique déroulé derrière elle. Je passe à l’ennemi pour voir comment elle y sera reçue. Le jour monte.

Au sommet d’un mamelon dénudé qui domine les environs, une section d’infanterie est mêlée à une foule de curieux parmi lesquels chaque soldat a un parent ou un ami, car nous sommes dans le pays du recrutement régional. Tout ce monde cause. L’officier qui commande se promène avec un officier de hussards dont le peloton est dissimulé sur le revers de la colline. Trois uhlans ennemis apparaissent dans la plaine ; ils s’approchent, ils ne sont plus qu’à 300 mètres. L’officier d’infanterie les aperçoit enfin, appelle toute sa section, l’emmène à quelques pas, lui fait exécuter un feu et reprend sa causerie. Les cavaliers ennemis, de leur côté, ne s’émeuvent point, se prolongent le long du mamelon pour le contourner et voir ce qu’il y a derrière. C’est seulement lorsqu’ils approchent à bout portant du peloton de hussards que dix de ceux-ci se décident à leur donner la chasse au petit trot.


Mentalités française et allemande

Eh bien, je le demande à tous ceux qui ont vu nos soldats à l’œuvre, est-ce ainsi que cela se passe chez nous au début d’une manœuvre surtout ? Certes non. Je voyais en imagination les petits chasseurs de là-bas tapis dans un trou de tirailleurs, le cou tendu comme un braconnier à l’affût et envoyant leur coup de fusil sans attendre d’ordres. J’en voyais trois autres s’égrenant sur la piste et suivant les cavaliers pour les chasser si ceux-ci avaient eu l’imprudence assez commune d’ailleurs de poursuivre leurs investigations sans tenir compte des coups de fusil.

Et sans pousser plus loin un récit que je pourrais émailler de nombreux exemples pris un peu partout, je répète après la journée d’aujourd'hui ce que je disais hier : le Français aime la manœuvre comme ses ancêtres aimaient la guerre. Fatigué, il relève la tête et donne un coup de sac lorsqu’on lui dit que l’ennemi est proche. Quand la charge sonne, il n’y a plus pour lui ni fatigue, ni ampoules et le dernier des traîne-pattes s’emballe comme les autres. La « furia » de jadis bat la chamade dans tous les cœurs, les jambes se tendent et l’éclair des baïonnettes se reflète dans tous les yeux.

Voilà — et c’est la pensée consolatrice que j’aurai rapportée de ces manœuvres — voilà la grande supériorité de notre nation. Cette mentalité française, si différente de l’allemande, c’est de l’atavisme, c’est le produit de cinquante générations d’aïeux. En dépit des prédictions pacifistes et des appels à la peur, le Français conservera le tempérament guerrier, parce que ce n’est pas en 20 ans ni en 100 qu’on pourrit une race.

L'Allemand, lui, n’est pas guerrier. Il est militaire.

Je parle, bien entendu, du peuple allemand et non de son aristocratie. Il obéit avec une remarquable docilité, il ne se passionnera jamais pour la carrière des armes. Ses chefs l’instruisent, le conduisent, ils ne doivent pas le quitter.

Pendant la guerre de 1870, aux environs de Paris, une compagnie prussienne retranchée dans un cimetière résista à deux attaques consécutives. Après une violente fusillade de part et d’autre, les nôtres tentèrent un troisième assaut ; à leur grande surprise, ils entrèrent dans le cimetière sans coup férir: « Pourquoi, après vous être si bien défendus, vous êtes-vous rendus aussi facilement? » demanda-t-on aux prisonniers allemands. — « parce que nous n’avions plus d’officiers », répondirent-ils le plus naturellement du monde.

Chez nous, un soldat de première classe aurait pris le commandement et tout le monde aurait continué à faire de son mieux.

Mais aussi je constate aujourd’hui comme hier que s’il y a des lacunes d’instruction en bas, il y a en haut des hommes de première valeur pour mettre en œuvre tout l’ensemble. Le fer de la hache n’est peut-être pas très bien aiguisé, mais la main qui en tient le manche frappera au bon endroit. La manoeuvre qui vient de se dérouler le prouve.


Les opérations

J’ai laissé hier le VIe corps dans une situation difficile : avec ses trois divisions, il avait à faire face à deux corps d’armée maintenant réunis, l’un le IIIe au Nord, à hauteur de Liegnitz, l’autre le Ve à l’Ouest, bivouaqué aux environs du champ de bataille du 26 août 1813. Quelques kilomètres séparaient les deux partis et avec son front disposé nécessairement en équerre, le général Woyrsch allait avoir fort à faire pour ne pas laisser quelques plumes entre les mains du général Lindequist.

Il n’en laissa pas, prit même une vigoureuse offensive contre le IIIe corps avec deux divisions et demie, c’est-à-dire avec un effectif supérieur. S’il ne réussit pas à le bousculer, c’est que le Ve corps, informé par son ballon qu’il n’avait devant lui qu’une brigade, prit l’offensive lui aussi, et empêcha le général Woyrsch de mordre aussi franchement et aussi vigoureusement qu’il l’aurait voulu.

Mais si cette attaque échoua, grâce à une brigade tenue en réserve par le IIIe corps, le VIe corps n’en arriva pas moins à se dérober à temps à l’enveloppement. Il a pris en arrière une solide position et y retrouve ses deux adversaires, mais cette fois de front. Sa situation s’est donc améliorée et demain, dernier jour des manœuvres, il remplira sans peine sa mission qui est de couvrir Breslau.

J’étais monté sur le plateau de Waldstaat qui est une magnifique position aux pentes dénudées, couronnée par plusieurs villages faciles à organiser. La brigade chargée de sa défense l’avait hérissé de tranchées profondes : ce sont des fossés à parois verticales de 1m.20 de profondeur dont la terre n’est pas mise en avant sous forme de bourrelet comme chez nous, mais étalée en forme de glacis. Leurs tranchées ne se distinguent donc pas de loin. Une forte batterie couronnait le sommet du plateau ; toutes les pièces en étaient couvertes par des épaulements et parmi elles était une batterie d’obusiers.


Pas d’assaut final

En voyant tous ces dispositifs de dépense, et la force naturelle de cette petite montagne, je me dis : « Il va y avoir là un bel assaut, voyons si les jarrets de ces gaillards-là valent les nôtres et si l’hymne allemand leur fait autant d’effet que notre Marseillaise ».

Je ne vis rien du tout. Avant que le déploiement du Ve corps fût complet, le général Woyrsch avait fait évacuer cette forteresse naturelle, non sans avoir redoublé l’intensité de sa canonnade pour tromper l’ennemi sur sa faiblesse de ce côté. A noter en passant que les batteries allemandes en manœuvres sont bien mieux dotées que les nôtres en munitions, ce qui donne plus d’allure à l’action.

Mais ce qui différencie surtout les idées allemandes des nôtres au point de vue de la finale d’une journée de manœuvres, c’est que, chez eux, il n’est que très rarement question d’assaut poussé jusqu’au bout.

Chez nous, une manoeuvre qui ne comporterait pas un beau spectacle d’emballement général avec baïonnette au canon, réserves accourant sur la ligne de feu, tambours, clairons et musiques jetant à tous leur entraînante griserie, une pareille manoeuvre serait déclarée incomplète par beaucoup de bons esprits. Comme j’ai moi-même toujours aimé cela, je n’ai pas le courage de critiquer notre mode de faire. N’est-ce pas d’ailleurs un argument qui s’ajoute à celui de tout à l’heure au sujet de notre tempérament guerrier? Le Français a besoin de cela parce que lui croît que c’est arrivé.


Rencontre avec le kaiser

En retournant ce soir dans les bivouacs, je me suis trouvé tout d’un coup au détour d’une route à dix pas de l’Empereur. Pendant un quart d’heure j’ai pu l’examiner sans qu’aucun des officiers de sa suite songeât à m’éloigner.

Il était assis dans son automobile — et la carte à la main donnait des ordres à un général. Il portait la tenue de colonel d’infanterie sous le grand manteau gris clair et sa cuirasse ne l’épaississant plus, il m’apparaissait étonnamment jeune. Ce n’était plus d'ailleurs l’homme au regard sévère que j’avais vu entrer à Breslau. Ses yeux d’un bleu très clair sont francs et d’une grande mobilité d’expression. Le sourire qu’il laissa percer à plusieurs reprises en montrant de fort belles dents est d’un charmeur et je ne suis plus surpris de la séduction qu’il exerce.

Il eut un geste gracieux pour les quelques personnes qui étaient là et disparut dans un grondement de moteur au détour de la route.

(L'Eclair, 15 septembre 1906)



TERMINAISON DES MANŒUVRES


Le mauvais temps - Discipline et entraînement des troupes - les respect des traditions - "Gott Mit Uns"

Leignitz, 13 septembre.

Les manoeuvres impériales s’achèvent dans la pluie et la boue. Mais il parait, me dit un officier d'artillerie, que loin de se plaindre de ce changement de temps, le haut commandement trouve qu’il arrive à souhait pour expérimenter la valeur de certains éléments et accroître les difficultés de reconnaissance, de visibilité et d’appréciation des distances.

Aussi la manoeuvre s’est-elle déroulée tranquillement de l’aube à quatre heures du soir et le général Woyrsch a-t-il poursuivi méthodiquement sa marche en retraite, en évitant de se laisser déborder par les deux corps d'armée à l’étreinte desquels il avait si heureusement échappé la veille.

Je constate dans les colonnes rencontrées la même discipline de marche, le même ordre immuable, le même silence impressionnant que le premier jour. Pas de traces de fatigue, malgré des journées qui au IIIe corps ont atteint 45 et 48 kilomètres, malgré trois nuits de bivouac. S’il y a des traînards, j’ignore ce qu’ils sont devenus, car il n'en apparaît nulle part. Les chevaux sont en parfait état, dans l’artillerie surtout, et je remarque avec surprise qu’il ne faut que six de ces vigoureux poméraniens pour traîner la nouvelle artillerie lourde, comme s’il s’agissait de pièces de campagne ordinaires.


L’artillerie lourde

Quel rôle a joué cette nouvelle artillerie pendant ces quatre jours ? Un rôle assez restreint à la vérité. Hier, quand le général Woyrsch a voulu tromper son adversaire sur la force de sa position de Waldstatt, il l'a utilisée en ce point pour contrebattre l'artillerie ennemie ; puis il lui a fait prendre une deuxième position en arrière à Nikolstadt. A peine installée sur cette dernière, elle s’est mise à tonner et, comme je cherchais sur quel but invisible pour moi elle venait de déclencher son feu si rapidement, un confrère de la presse allemande, très au courant de certains procédés, me dit en souriant :

Ils ne tirent sur rien du tout, mais ça ne fait rien, il y a le bruit : c'est pour le moral.

Je n’ai manifesté aucun étonnement, car j’ai vu plus d’une fois le même fait se produire chez nous : en manoeuvres une artillerie qui arrive au point que le grand chef lui a fixé, a parfois, comme première préoccupation, non de faire du mal à l'ennemi, puisque les obus sont absents, mais de signaler sa propre arrivée audit grand chef qui de loin observe et souvent s'impatiente ; les premiers coups partent donc vers les étoiles. Leur grondement fait plaisir aux généraux et ne fait de mal à personne. Tout est donc pour le mieux.


Les automobiles volontaires

Le mauvais temps a permis d’apprécier les automobiles du corps des volontaires et surtout les motocyclettes. On sait que le corps des automobilistes volontaires, qui compte plusieurs centaines de membres, a été fondé à Berlin en 1903. Il ne peut admettre que des gens fortunés, et tous sont admis à l’honneur de faire partie du Cercle Impérial d’automobiles de Berlin. Leur indemnité journalière en manœuvres étant de 30 marks par jour, doit leur permettre à peine de payer leur essence, et on sait ce que coûte l’entretien des pneumatiques dans les grosses voitures. Or il n’y a là que de fortes voitures de 24 et 40 chevaux, quelques-unes même plus fortes, telles les magnifiques autos de l'Empereur, reconnaissables aux couronnes des lanternes-

Les cinquante voitures qui ont été mobilisées ont été réparties entre les trois corps d'armée, les arbitres et la direction des manoeuvres. Elles circulent à toute vitesse le long des colonnes, grâce à la discipline de marche de toutes les armes, s’engagent dans les chemins les plus invraisemblables et abordent les pentes les plus rudes. Nul doute que l'Empereur, après ces expériences concluantes, ne reconnaisse que l’automobilisme doit prendre aux armées une place de plus en plus large et ne fasse le nécessaire pour aider au développement de cette industrie. Or, il ne faudrait pas beaucoup de grèves chez nous dans les grandes maisons d'automobiles pour que nous soyons bientôt égalés, puis dépassés par nos laborieux voisins. Et je voudrais que ces lignes tombent sous les yeux d'ouvriers de cette industrie si prospère chez nous, pour les empêcher de tuer la poule aux œufs d'or.

Mais ce sont les motocyclettes qui excitent le plus l’étonnement, en cette journée boueuse et sur ces routes glissantes. Je m’imaginais, pour avoir souvent dérapé moi-même, que le pavé mouillé, les chemins glaiseux ne se prêtaient aux vitesses de motocyclette qu'au prix de certains risques fâcheux. Il parait qu’il n'en est rien, car j'ai vu ces petites machines de 2, 3 et 4 chevaux circuler à toute allure dans les rues pavées et inondées de Liegnitz. On dit quelles ont rendu des services inappréciables en portant les ordres avec une vitesse inconnue jusqu’alors, et en économisant de nombreuses estafettes.

Grâce à ces innovations, des centaines de chevaux employés hors du rang renforcent aujourd'hui les escadrons de combat.


Télégraphie et aérostation

J'ai déjà dit combien l’établissement d’un réseau télégraphique sur le champ de bataille avait d'importance aux yeux des Allemands et avec quel soin ils avaient dirigé les expériences faites cette année dans ce sens. J'ai causé avec un sous-officier fort intelligent de ce service, et il m’a donné des détails techniques qui seraient trop longs à reproduire ici, mais qui montrent quels services rend cet élément de combat, grâce auquel le commandement est constamment tenu au courant de la marche d’une action.

Le vent assez violent qui soufflait sur le plateau avoisinant Neumarkt a également mis en évidence les belles qualités du service aérostatique. Chacun sait que l’Allemagne a adopté pour ses parcs, non le ballon rond du modèle français, mais le ballon en forme de saucisson terminé par un tore et une queue de cerf-volant. Ce modèle offre l’avantage de s’orienter constamment dans le lit du vent, lui offre moins de prise et se prête mieux, par suite, aux observations de l’aéronaute que le ballon sphérique. Ce qui est certain, c’est que les trois ballons de corps d’armée et le ballon à signaux de l’Empereur sont constamment restés en l’air, sans souci du vent pendant toute la durée de la manœuvre d’aujourd’hui.


La cavalerie. — Les cyclistes

Je n’ai pu savoir ce qu’avaient fait aujourd'hui les deux cavaleries dans ces terrains détrempés qui mettent si promptement les escadrons sur le flanc; mais j’ai appris qu’hier les deux divisions s’étaient abordées au milieu d’une division d'infanterie, que les mitrailleuses s’en étaient mêlées et qu’il en était résulté ce qu’à Saint-Cyr nous appelions un « cornard » de première grandeur. C’est monnaie courante en tous pays et les arbitres ont renvoyé dos à dos, hussards, uhlans, dragons et cuirassiers blancs.

Enfin, j’aurai passé en revue tous les éléments de cette armée de 90 à 100,000 hommes, en vous disant qu’elle comporte une compagnie cycliste de formation récente, mais munie de bicyclettes non pliantes, ce qui la rive aux routes. Or le réseau routier en usage n’est pas brillant, et maintes fois une infanterie cycliste, pour échapper à la cavalerie, devra mettre machines à dos et filer à travers bois. Il y a là une tactique spéciale dont j’ai vu faire de très curieuses applications au 20e corps. Je ne croîs pas que dans cet ordre d'idées les Allemands aient les mêmes conceptions que nous.


Puissance de la discipline

J’ai quitté le terrain des manoeuvres impériales en constatant de nouveau avec quelle régularité fonctionnait cette formidable machine montée pour la guerre, le sport favori des Hohenzollern. J’ai vu des soldats rester pendant de longues stations à plat ventre dans la boue, ce que nous n’exigerions pas des nôtres. On peut blâmer un entraînement poussé à un pareil degré et trouver notamment cette exigence inutile, mais on ne peut s’empêcher d’admirer la discipline de cette nation, et de se demander avec angoisse: « Qu’arrivera-t-il le jour où cette machine se déclanchera pour de bon ? »

Le fait que je cite n’empêche d’ailleurs pas les capitaines de veiller avec le plus grand soin au bien-être de leur compagnie, et si j’ai vu des tirailleurs dans l'eau, j’ai vu aussi des compagnies entières à l’abri, grâce à Ia toile de tente dont chaque homme s’entourait tout entier en la boutonnant sur la poitrine. Rien de plus curieux qu'une troupe comme celle-ci, apparaissant soudain dans un pli de terrain et offrant au regard un semis de casques émergeant de silhouettes rigides aux teintes jaunâtres. Les chasseurs à pied, près desquels j’ai fait une station assez longue, semblaient dédaigner ce moyen commode de se préserver de la pluie et m’ont produit le meilleur effet dans leur tunique ajustée, d'un vert très clair, qui doit sur certains terrains leur donner une réelle invincibilité. Ils portent un élégant shako du même vert, dont ils sont très fiers, m’a dit un feld webel, et sa réflexion m'a rappelé une pensée d’un des plus brillants capitaines de chasseurs que j’aie connus :

« Quand les petites choses en font faire de grandes, il faut les respecter et l'épaulette verte du chasseur est une de ces petites choses ! »


Le panache !...

Eh oui, l’uniforme, le panache, les couleurs éclatantes, tout cela contribue à rendre le soldat cocardier, fier de lui-même et de son régiment : la suppression de tout cela amènera peu à peu le peuple français à ne plus reconnaître sa propre armée. Soyez d’ailleurs convaincus qu’ils le savent bien tous, ces destructeurs méthodiques de nos traditions, lorsqu’ils vous racontent gravement que le rouge se voit de trop loin et qu’il est urgent de doter l’armée entière d'un ample veston couleur kaki. Eux s’affublent dans leurs loges de tabliers multicolores, de larges rubans et de ferblanterie éclatante, mais ils ont notifié à André, dont le crime fut d'être leur plat valet, de mettre à l'essai le chapeau feutre et la vareuse couleur muraille et nous avons vu une compagnie de l’armée française transformée en Boërs de carnaval. Quelle pitié !

Certes l'armée allemande a trop d'uniformes variés de couleurs vives et d’insignes compliqués, puisqu’il faut un véritable volume pour les énumérer tous. Mais il ne faut pas oublier que l’Empire allemand a été formé de nombreux Etats et Principautés qui tenaient à leurs caractéristiques distinctives. Il faut savoir surtout que les grenadiers de la garde du corps portent encore l’uniforme avec lequel ils ont défilé devant le Grand Frédéric, que les cuirassiers blancs visibles de trop loin, eux aussi, ne sont blancs que parce qu’ils l’étaient déjà pendant la guerre de Sept ans, que tout cela enfin c’est la tradition, c’est-à-dire quelque chose de sacré et de touchant tout à la fois.

Les divisions se disloquent, les arcs de triomphe disparaissent et la Silésie, qui n’avait pas vu de manoeuvres impériales depuis douze ans, rentre dans son calme provincial.

Je vais tenter de voir en passant les manœuvres du XVe corps d’armée qui se terminent le 23 à Stiering-Wendel. Elles semblent s’inspirer d’une idée tactique nouvelle, celle de la défense du Palatinat, et la présence d’un gros effectif de pionniers rend cette hypothèse intéressante. Je vous enverrai dans un dernier article les impressions recueillies au contact de ces troupes, venues d’Alsace, et essayerai de résumer tout ce que j’ai vu dans une appréciation d’ensemble.

Guillaume II va partir. Son automobile trépide en l’attendant et je regarde une dernière fois le fanion qui la surmonte à l’avant. C’est un carré de soie déjà passée, aux couleurs éteintes. Peut-être depuis plusieurs générations a-t-il suivi la fortune des Hohenzollern.

Il est noir et rouge, coupé d’une croix jaune. L’aigle noir étend ses ailes dentelées d’un bord à l’autre du fanion de commandement et au-dessus de la couronne fermée qui le surmonte, je lis l’inscription consacrée : Gott mit uns! Dieu est avec nous!

Ce n’est pas seulement la devise impériale, c’est la formule allemande, celle que Guillaume Ier rappelait à ses peuples, il y a trente cinq ans, au moment d’envahir la France...

(L'Eclair, 16 septembre 1906)




DERNIERS ECHOS DES MANOEUVRES ALLEMANDES


Les deux tactiques - Le "Commandement" - Le Kaiser, chef unique et suprême de l'armée

Metz.

Je viens de voir libérer les réservistes du XVe corps. Ici on appelle réservistes les hommes de l’armée active qui viennent de terminer leurs deux ans. Par détachements de 2 à 300 hommes précédés d’une musique militaire, ils se dirigeaient, marchant au pas, vers la gare de Metz. Tous sans exception portaient en sautoir une gourde métallique sur laquelle ressortait en émail le numéro de leur ancien régiment entouré de drapeaux, et une canne sur le pommeau de laquelle était gravée la tête de la Germania ou celle de l’Empereur : un cadeau de leur compagnie, m’a-t-on dit. Ils étaient en civil, mais avec la casquette militaire aux couleurs de leur ancien corps. Tous chantaient le Wacht am Rhein. Je doute que les socialistes-démocrates fassent autant d’adeptes qu’on le dit parmi des hommes qui, au jour de leur libération, s’en vont ainsi le chant guerrier de leur pays sur les lèvres.


Au cimetière de Chambière

Puis j’ai fait le pèlerinage de Chambière que tout Français fait en passant ici. 7,203 des nôtres dorment sous le monument que chaque année fleurissent les « dames de Metz ». Le guide qui m’accompagne est là depuis 40 ans ; il les y a vus déposer par centaines à la fois : avant de me quitter il me conduit vers une petite croix noire située à quelque distance : «Voilà la dernière qu’on a enterrée là, dit-il, c’est une femme, une cantinière. »

Et je lis avec un étonnement rempli d’émotion cette inscription :

31 DÉCEMBRE 1870

BUZY MARCELINE

CANTINIÈRE DU 1er BATAILLON DE CHASSEURS A PIED

Quelle singulière coïncidence ! Cet homme ne me connaît nullement et sa pensée me permet d’envoyer ce nom à mes anciens camarades du bataillon pour l’ajouter à leur historique. Elle a dû passer inaperçue, la pauvre femme, et pourtant la guerre l’a fauchée avec les autres. Dans l’ancienne armée il y avait des héroïnes parmi nos cantinières : héroïne ou non, que celle-là sorte quelques instants de l’oubli.


Tactique allemande et tactique française

Et maintenant, au lieu de vous parler des manœuvres du Palatinat qui n’offriraient plus qu'un intérêt relatif, laissez-moi, aujourd’hui que j’ai vu se dérouler plusieurs actions dans quatre corps d’armée différents, vous montrer succinctement les divergences profondes qui séparent actuellement la tactique. allemande de la tactique française. Là, en effet, est le point essentiel sur lequel devait se fixer l’attention d’un officier porté naturellement à faire des comparaisons.

Avant le combat, on verra de notre côté des détachements mixtes, c’est-à-dire composés d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie, tâter l’ennemi, opérer sur les ailes, élargir le front. Les Allemands ne veulent pas de ces détachements et je n’en ai vu nulle part. Ils prétendent qu’ils n’ont aucune mobilité, étant rivés à l'allure lente de l’infanterie. Ils en confient le rôle à leur cavalerie qui est nombreuse, rompue au combat à pied et dotée de mitrailleuses.

Pendant le combat, le souci de notre infanterie est de progresser de couvert en couvert, d’utiliser tous les couloirs qui conduisent vers l’ennemi, quitte à entasser dans ces couloirs de nombreuses troupes et à éprouver de sérieuses difficultés, pour en repartir dans la bonne direction. Les Allemands n’utilisent que les couverts immédiatement à leur portée et ne feraient pas un détour pour en chercher un. J’y insiste : ils sacrifient tout à la direction, qui est remarquablement observée, et à l 'objectif, qu’ils ne veulent jamais perdre de vue. En terrain découvert, ils n’ont pas adopté, pour éviter les pertes, le système de nos petites colonnes, mais ils font marcher de longues chaînes de tirailleurs à cinquante ou cent mètres les unes des autres, sous forme de vagues.

En fin de combat, c’est-à-dire dire à l’heure décisive, la conception du dénouement est très différente dans les deux armées : les discussions les plus âpres se sont d’ailleurs élevées depuis quelques années sur les deux méthodes sans que leurs partisans respectifs aient pu se convaincre les uns les autres.

En France, l’axiome sur lequel nous vivons est celui-ci : le feu n’est qu'un moyen, le mouvement en avant est le but.

Et partant de là, nous disons que la victoire ne peut s'acheter que par l'effort final d’une troupe de choc. Sans cette offensive à la mode napoléonienne, pas de résultat décisif. Tout ce qui précède, combat plus ou moins traînant sur le front, coups de sonde aux ailes, luttes d’artillerie, tout cela constitue la préparation destinée à trouver le point faible. Ce point trouvé, le commandement doit y jeter une masse dont l’influx nerveux n'ait pas été entamé par les émotions de la lutte ; ce point enlevé, la résistance de l’ennemi est brisée, la bataille est gagnée.

Les Allemands disent, au contraire : le feu est tout. Donc trouvez la position principale de l’ennemi, écrasez-la sous des feux supérieurs et elle tombera d’elle-même sans que vous ayez à faire l’effort coûteux de l’abordage. Si elle résiste néanmoins, manoeuvrez là, débordez ou enveloppez et quand ses défenseurs entendront le canon derrière eux, vous aurez partie gagnée. C’est la tactique japonaise de Liao-Yang et de Moukden ; elle est issue de la tactique allemande à laquelle les Nippons ont ajouté les attaques de nuit.

Cette confiance dans la supériorité de leur feu, feu d’artillerie ou d’infanterie, les Allemands l’ont à un très haut degré, bien que reconnaissant la grande valeur de nos canons à tir rapide. En ce qui concerne l’effet du feu d’infanterie notamment, ils prétendent que nul fantassin en Europe ne vaut le leur. « Une compagnie allemande, m’a dit un « Hauptman », n’a pas sa pareille dans les autres armées au point de vue du tir de combat et de l’adresse individuelle de chacun de ses tireurs.» Je ne pouvais m’étonner de l’entendre parler ainsi, même s’il bluffait. Vis-à-vis d’un questionneur étranger, il était dans son rôle.

Mais je m’en voudrais de quitter ce sujet si Important des effets du feu sans exprimer le souhait que notre armée soit au plus tôt dotée de mitrailleuses automatiques. Leur utilité, tant au point de vue de l’efficacité qu’au point de vue moral, n’est plus discutée.


Le commandement dans l’armée allemande

On peut comparer les deux tactiques : il serait pieux de comparer les deux armées ; chacune d’elles a son caractère propre basé sur l’organisation politique du pays, sur ses ressources, sur ses traditions ; chacune d’elles a des règlements appropriés au tempérament national. Mais ce que l’on peut comparer encore, ce sont les deux commandements.

Je ne le ferai point. Je me borne à esquisser, d’après de nombreuses conversations tenues dans tous les milieux pendant ces quinze jours, ce qu’est le commandement suprême de l’armée allemande.

Ce commandement c’est celui de l’Empereur: il n'y en a pas d’autre.

De Moltke a pu dire en parlant de son propre rôle en 1870: « Nul autre que moi ne faisait de propositions au roi au rapport de chaque jour, sur la marche des armées pour le lendemain. Le Prince royal lui-même ne proposait rien en dehors de moi et le roi a toujours approuvé mes plans. »

Il n’y a plus aujourd’hui de de Moltke, quoiqu'il revive à la tête de l’état-major dans son neveu, pour imposer quoi que ce soit à Guillaume II. Seul il jugera, décidera et ordonnera.


L’empereur Guillaume II

Comme beaucoup de Français, j’ai cru longtemps à l’impulsif, au potentat amoureux de parade, au cavalier cherchant la mise en scène dans des charges épiques. Il faut revenir de ces illusions.

L’Empereur actuel est un chef dans la plus haute acception du terme. L’âge et surtout l’exercice permanent du commandement ont atténué chez lui la fougue irréfléchie des premières années de règne.

Du premier général d’infanterie au dernier soldat, son souffle anime toute l’armée. On ne

peut s’imaginer, si on ne l’a constaté par soi-même, de quel prestige il jouit dans tout l’Empire, et j’ajouterai quel charme il exerce sur ceux qu’il veut plutôt séduire que dominer. Ma conviction est absolue qu’au jour de la lutte, il entraînera, électrisera tout le monde, et que là où il faudra donner un grand coup, sa présence vaudra un corps d’armée.

« L’Empereur fait ce qu’il veut, mais il sait bien ce qu’il veut. » Cette appréciation est d’un officier étranger qui a longtemps vécu dans son entourage...

On citait hier le propos d’un gros négociant de Hambourg : « L'Empereur est le premier de nos commis-voyageurs. » Je ne lui conteste pas ce titre, car il a admirablement mené la barque commerciale de l’Allemagne. Mais ce que Guillaume II est et veut être avant tout, c'est le premier officier de son armée.

Les officiers allemands ont pour lui un véritable culte. Doué d’une mémoire merveilleuse, l’Empereur connaît plusieurs milliers d’entre eux, non seulement par leurs noms, mais par maintes particularités de leur carrière ou de leurs familles. Quand il arrive dans une ville, il va dîner au casino de la garnison. « Votre père a été blessé à Rezonville », dit-il à un lieutenant. « Votre oncle a reçu telle décoration après la bataille de Saint-Quentin », rappelle-t-il à cet autre. Et on ne peut s’imaginer l’impression de chaude émotion produite sur les officiers présents par la précision de ces souvenirs et l’amicale familiarité qui les évoque. Un officier d’ordonnance a rappelé à l’Empereur au moment voulu les noms et les dates : d’accord, mais l’attention y est et l’effet est certain.

Je me résume : en bas de l’échelle le soldat allemand moins débrouillard, moins leste que le nôtre, mais docile à l’extrême ; n’ayant pas d’affection, mais imprégné de respect pour son chef et surtout ayant dans le sang l’instinct de lui marcher sur les talons. A Duppel, une compagnie d’infanterie prussienne se lança à plusieurs reprises avec une témérité folle à l’assaut d'un retranchement et se fit décimer. Comme on félicitait l’un des soldats survivants : « Le lieutenant était devant, répondit-il simplement. Il fallait bien le suivre. »

Au-dessus du soldat, un corps d’officiers dans lequel la camaraderie n’a jamais été entamée, d’où les tribunaux d’Honneur chassent les éléments tarés, où la politique ne pénètre pas et où tout le monde, imprégné de l’idée d’offensive, se soutiendrait en cas de danger.

Au sommet enfin, un maître qui a pu tenir il y a dix-huit ans son autorité de la couronne qu’il

porte, mais qui a su depuis entourer ce nom d’une telle auréole et semer autour de lui une telle confiance qu’il serait suivi désormais aveuglément.

Telle est l’Allemagne militaire. Il serait dangereux de la méconnaître et puéril de nier la valeur du César qui la mène.

(L'Eclair, 24 septembre 1906)



33 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout