• DRIANT Emile

Candidature du Cdt Driant aux élections législatives de 1906 à Pontoise

Dès son départ de l'Armée, le Commandant Driant, déterminé à continuer de servir son pays, a songé à se présenter aux élections législatives. Il mobilise son réseau pour trouver une circonscription dans laquelle il pourrait se présenter, qui lui ouvrirait avec assurance le chemin de la Chambre.

M. Roger-Ballu, député de la deuxième circonscription de Pontoise, ne se représentant pas en 1906 pour la nouvelle législature, les électeurs républicains libéraux de la deuxième circonscription de Pontoise, préoccupés de lui donner un remplaçant pour lutter contre l’ancien député battu en 1902, M. Aimond, se sont adressés au commandant Driant. Celui accepte et sera leur candidat.

Lors d'une première réunion publique qui s'est tenue à Paris, 21, rue Cadet, en présence de tous les adhérents de la Fédération des comités républicains libéraux et démocratiques des cantons du Raincy, d’Ecouen, de Gonesse et de Montmorency, et de M. Roger-Ballu qui lui apporte son soutien actif, le commandant Driant a exposé son programme, dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements de l'assistance qui se composait de plus de deux mille personnes.

Le journal L'Eclair, dans son édition du 05 Février 1906, rapporte les principaux passages de ce discours :

Messieurs, avant de faire au milieu de vous le premier pas dans une vie si nouvelle pour moi, vous ne vous étonnerez pas de me voir jeter un regard en arrière, c'est-à-dire de saluer l'armée que je quitte. C'est un peu le regard du conscrit qui, son petit ballot sur l’épaule, une larme au coin de l’œil, se retourne encore une fois au dernier coin de de la route pour revoir le clocher de son village avant de rejoindre son régiment.

Il ignore tout de ce régiment et cette ignorance l’effraye. On lui a dit qu'il trouverait là-bas des chefs redoutés, une discipline de fer, des camarades pointeurs : on lui a parlé de salle de police, de mille misères et il part le cœur gros. Il ne sait pas que là-bas on va s’ingénier au contraire à lui faire oublier sa tristesse, qu’on ne se contentera pas de faire de lui un homme capable physiquement de défendre son pays mais qu’on aura souci de son bien-être, de sa dignité d'homme et de ses instincts de famille — car l’armée d’aujourd'hui, c’est cela, et ils sont rares les officiers rétrogrades, qui regardent l'homme comme une machine et le traitent comme tel. Le mot d’ordre dans l’armée moderne, dans l’armée nationale, c’est affection chez les chefs, confiance chez les subordonnés : de ces deux mots naît une union que ne soupçonnent point ceux qui ignorent l'armée.

Messieurs, je fais le trajet inverse : du régiment où part ce conscrit, j’arrive moi, un peu meurtri, un peu attristé, car j’avais voué ma vie à la carrière des armes et j'ai pleuré, oui pleuré, en la quittant.

Je viens à vous parce que j’ai trouvé des amis surs qui m’ont dit : l’armée a besoin d’être défendue: puisque l’avenir vous est fermé, soyez utile en venant la défendre avec nous.

Laissez-moi vous citer parmi eux et au premier rang Ernest Judet, l’éminent directeur de L’Eclair, qui, depuis tant d’années, mène le combat contre les désorganisateurs de nos forces et les destructeurs de nos traditions. Puis j’en ai trouvé un autre, M. Leredu, le dévoué président de votre Fédération, qui m’a rendu confus tout à l'heure par tout le bien qu’il vous a dit de moi et qui m’a fait l’honneur de me présenter à vous.

Le commandant Driant n’a pas encore mis le pied dans l’arrondissement de Pontoise, et déjà, ses adversaires le traitent de clérical, de réactionnaire, de nationaliste. Cela ne l’émeut pas, car il sait bien qu’un clérical, aux yeux des maîtres du jour, c’est un adversaire qui n’est pas franc-maçon. Un réactionnaire, c’est un adversaire qui n’est pas du bloc. Un nationaliste, c’est un Français qui veut rester de sa nation et qui répudie l'internationalisme, c’est-à-dire dire le contraire de l’amour du pays natal.

II n’y a pour un homme qui veut avoir l'honneur de représenter ses concitoyens que deux questions vitales :

Aime-t-il son pays?

Aime-t-il le peuple?

Oh ! je le sais bien, de toute la puissance de leur voix les hommes du bloc répondront : nous

aimons le pays plus que vous, nous servons le peuple mieux que vous !

Et bien, messieurs, ne vous laissez pas prendre à la magie des mots, à la prodigalité des promesses, et voyons les actes de ces purs démocrates, de ces patriotes de la dernière heure.

Notez qu’en vous parlant d'eux, je n’entends pas parler spécialement de M. Aimond, mon adversaire dans cet arrondissement.

Je ne l’ai jamais vu et sans doute ferai-je sa connaissance dans une réunion comme celle-ci.

Je sais seulement que c’est un homme puissant dans ce pays et qui se flatte, avec raison peut-être, de le tenir dans sa main : je sais qu’il a fait pleuvoir sur ses amis, l’an dernier surtout, la manne ministérielle, qu’un cantonnier ne peut pas avoir un secours de 50 francs ou un bouilleur de cru un dégrèvement d’amende sans avoir à lui porter d'office ses remerciements, car il lui fait savoir que la faveur ou l’indulgence du gouvernement sont le fruit de sa haute intervention. Je sais encore que de nombreux rubans multicolores fleuriront les boutonnières de braves gens de ce pays si cet homme puissant redevient votre député et qu'en revanche, il n’hésite pas à faire envoyer en prison, comme il l’a fait pour M. Boudin, un journaliste qui le gène. Je sais enfin que le grand maître de l'arrondissement voisin, j'ai nommé M. Berteaux, agent de change et ancien ministre de la guerre, lui prêtera l’appui de son influence et de sa parole, puisque lui n’a pas à se préoccuper de sa réélection qui est acquise, affirme-t-il. Je serais même curieux, je l'avoue, de me retrouver, un de ces jours, en face de M. Berteaux, devant qui j’ai défilé, à Brienne, et de lui demander comment il peut concilier le salut respectueux qu’il adressa ce jour-là à nos drapeaux avec celui dont il gratifia le drapeau rouge à Longwy.

Laissant les personnalités de côté, le commandant Driant montre quelle a été l’oeuvre du bloc maçonnique.


Jamais le pays n’a supporté de charges semblables à celles qui l’accablent. On assiste, depuis 1899, date de l'origine du bloc, à une danse folle de millions. C’est 50 millions chaque année qui viennent accroître les charges du pays.

Et cependant aucune réforme sociale n’a été accomplie. Le bloc n’a fait qu'effleurer les problèmes sociaux; il n’a pas eu le temps de les approfondir, car il a été avant tout oppresseur et la persécution lui a pris tous ses loisirs.

Persécution contre la liberté do conscience, tel a été 1e premier article de son programme.

La séparation de l’Eglise et de l'Etat, imposée par les Loges, ne sera qu'une longue intolérance.

Après avoir demandé aux gens du Bloc ce qu’ils ont fait pour le peuple, nous avons surtout le devoir de leur demander ce qu’ils ont fait pour le pays.

Et là, Messieurs, la réponse est lamentable, et il faut le dire très haut, le répéter partout, inlassablement, ils ont fait une besogne antifrançaise. Ils ont permis l’introduction à l’Ecole, l’introduction dans l’armée des pires doctrines.

Plus de Patrie, plus de frontières. L'amour de l'Humanité, voilà qui va remplacer tout cela et comme ils savent qu’en s'adressant à ce sentiment bas et humain qui est la Peur, ils trouveront de l’écho, ils ont baptisé leurs nouvelles doctrines du nom de pacifiste.

L’amour de la paix ! Mais, Messieurs, nous aussi nous voulons la paix. Quel serait le Français assez fou pour désirer que son pays soit soudain plongé dans une guerre dont on ne pourrait prévoir l’issue et qui, avec les progrès de l'armement, coûterait aujourd’hui tant de sang? Personne ! Je rappelais l’autre jour à Soissons ces paroles qu’un ministre de la guerre avait prononcées à l’heure grave de l’affaire Schnaebelé: « Si je voulais la guerre, je serais un fou ; si je ne la préparais pas, je serais un crimine! »

Voilà la véritable attitude d’un grand peuple. Ne pas désirer, ne pas chercher la guerre, mais

y être toujours préparé. Et pour cela avoir une armée forte, disciplinée, confiante.

Eh bien, Messieurs, vous la connaissez, la propagande dans l’armée; vous les voyez ces invitations à la désertion, à la rébellion.

Voilà ce qu’on enseigne à vos enfants, et qu’on ne dise pas que ce sont des mots. Des actes, j’en ai vu.

Un jour, j’ai eu à mon bataillon un pauvre petit chasseur qui a déserté, c’était une nature faible et douce : il est revenu au bout de cinq jours évitant le conseil de guerre, et quand je l’eus confessé pour savoir qui avait pu lui suggérer cet acte criminel, qui eût pu porter le déshonneur dans sa famille, j’appris qu’un groupe d’antipatriotes — il y en a maintenant dans chaque ville — lui avait payé son train et lui avait fourni des effets pour passer la frontière.

Que sera-ce donc en temps de guerre?

Voilà pour les soldats : qu’a-t-on fait pour décourager l’officier? Oh! c’est bien simple, on l’a soumis au régime du bon plaisir et de la délation.

« L'avancement des officiers, dit un jour le généra! André, doit être entre les mains du Parlement », traduisez « entre ses mains à lui », comme s’il pouvait, avec ses seules lumières, se substituer aux chefs hiérarchiques appelés à noter leur personnel ! Et comme, parmi ces officiers, il fallait pousser les amis et arrêter les autres, on organisa parmi eux un vaste système d’espionnage.

Si encore les mouchards avaient été des préfets ou agents des préfets, des maires, des délégués civils, comme les appelait cet ancien prêtre nommé Combes ! mais ce fut surtout parmi nos camarades, Messieurs, que ces mouchards furent choisis. Oui, des gens portant notre uniforme l’ont sali en trahissant leurs camarades, en les frappant dans le dos. La poignée de main quotidienne, c’était le baiser de Judas, et nous ne nous doutions pas de cela. Et pendant ce temps, les fiches — 12,000 entendez-vous — allaient des régiments aux Loges, des Loges au Grand-Orient et de là au ministère, dans le bureau d’un homme qui consacrait à cette besogne de policier le temps qu’il aurait dû donner à la défense nationale.

Voilà ce que le peuple comprend aujourd’hui et ce qui l’émeut, car je vous le demande à vous qui appartenez à une collectivité laborieuse, à vous, employés dans une usine, dans un grand magasin, dans une Compagnie de chemin de fer, qu’éprouveriez-vous pour le mouchard qui se glisserait parmi vous?

La délation est la pire lâcheté!

Honte à ceux qui l’emploient!

Messieurs, c’est elle qui m’a fait quitter l’armée.

C’est pour la flétrir sans relâche que j ai recouvré ma liberté, car elle affaiblit l’armée à un degré que vous ne soupçonnez point, elle a détruit la camaraderie, tué la solidarité et cela à une heure où l'horizon est menaçant et l’avenir incertain.

Et maintenant. Messieurs, vous êtes on droit de me dire : « Vous qui êtes un inconnu pour nous, comment avez-vous prouvé que vous aimiez le peuple, que vous aimiez votre pays? » Permettez-moi d'achever la présentation dont M. Leredu s’est chargé si affectueusement.

Parmi les choses qu’il vous a dites, il en est une sur laquelle j’insiste. Mon père était un modeste magistrat de campagne, il m’a laissé comme unique héritage le souvenir de trente-sept ans passés à faire le bien et m’a fait élever dans un lycée de l’Etat comme boursier.

Je suis du peuple, et j’ai toujours aimé le peuple.

Pour moi officier, le peuple c’était le soldat ; ce fut successivement l’homme du 54e, mon premier régiment — il y a ici un de mes anciens sergents habitant votre région — puis le zouave du 4e régiment où j’ai passé douze ans, enfin le petit chasseur du 1er bataillon que j’ai commandé près de sept ans. Eh bien, c’est à eux que je m'adresse, à tous ceux qui ont été sous mes ordres dans les quatre grades qui ont rempli mes trente ans de service. Il en est qui liront ces lignes. Je ne crains pas leur témoignage : tous vous diront que je les aimais d’une sincère affection, que je saisissais toutes les occasions de le leur prouver; que j’étais sans cesse avec eux, les encourageant, les conseillant, les réconfortant quand ils étaient découragés ou malades, les renvoyant à leurs familles en cas de détresse de leurs parents.

Ils vous diront que, soucieux de leur bien-être, je veillais en même temps à leur éducation morale, que par des jeux, des distractions, je leur faisais oublier l'éloignement du pays et que par la suppression absolue des brimades j’ai remplacé par l’union entre bleus et anciens la crainte inspirée jadis par ceux-ci à ceux-là.

Bref, sans entrer dans plus de détails, j'aimais mes hommes, ces enfants que la France nous confie et j’ai conscience de les avoir rendus au pays et meilleurs et plus forts. Et alors, je vous le demande, qu'appelle-t-on un officier républicain !

Est-ce celui qui fait parade de son dévouement aux hommes politiques du département, qui, dans l’ombre de sa loge, donne des renseignements sur ses chefs et ses camarades, ou bien est-ce celui qui dans sa carrière a été l’ami des humbles et le père de ses soldats ?

Messieurs, je me résume : je me présente à vous comme républicain, c’est-à-dire partisan du gouvernement du peuple par le peuple ; comme libéral, c’est-à-dire partisan et défenseur de toutes les libertés ; comme indépendant enfin, c’est-à-dire comme libre de toute attache. Nul groupe ne m’a choisi. Nulle personnalité ne m’a désigné. Je le déclare hautement.

Je suis venu à vous de mon plein gré et par mon libre choix.

Ennemi des sectaires, je serai partisan d’un gouvernement honnête, économe, disposé à améliorer le sort des humbles, sauvegardant les libertés qui sont l’essence même de la République, nous assurant dans l'union de tous les Français la paix politique, la paix religieuse et la paix sociale, et par-dessus tout enseignant et imposant à tous le culte et le respect du Drapeau.


C’est au milieu d’une véritable ovation que s’est terminé ce discours.

Et, quand les applaudissements se furent calmés, l’assemblée vota, à l’unanimité, un ordre du jour par lequel les électeurs républicains adhérents des Comités républicains libéraux et démocratiques de la deuxième circonscription de Pontoise, après avoir entendu les déclarations républicaines du commandant Driant et l'affirmation de son indépendance politique, acclament sa candidature patriotique et s'engagent à la faire triompher aux élections prochaines. Vive la République! »


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