• DRIANT Emile

"La Guerre Possible" (Cdt Driant - L'Eclair, 13/03/1906)

Sous ce titre vient de paraître un volume signé Un Diplomate, qui correspond aux préoccupations les plus sérieuses de l'heure présente, et pour lequel notre ami le Commandant Driant a écrit une préface dont voici les passages essentiels :


Il manque un chapitre à votre livre, mon cher Diplomate. Vous y avez songé, certainement, mais après avoir parlé de la préparation matérielle à la guerre, quand vous vous êtes trouvé en présence de cet élément impondérable, variable, insaisissable qu'est le moral du pays et de l'armée, vous vous êtes arrêté, inquiet!...

Cet élément-là est beaucoup plus difficile à préciser que l'autre; je vous connais assez pour savoir que la difficulté ne vous eut pas arrêté, mais vous avez dû craindre, d'une part d'être insuffisamment documenté, de l'autre, de ne pouvoir finir votre livre par ce mot de confiance que vous vous étiez assigné comme conclusion.

Et j'imagine qu'en me demandant une préface, vous vous dites: "un officier qui vient de quitter l'armée et qui, pendant sept ans y a été chef de corps, doit pouvoir parler du moral de l'armée. Il comblera en partie la lacune voulue de mon livre."

Eh bien! oui, mon cher Diplomate, je répondrai à votre invitation tacite, parce que j'estime qu'il y a des heures où c'est un devoir de parler et qu'il ne faut pas recommencer l'histoire "du bouton de guêtre" de funeste mémoire.

Je le ferai d'ailleurs, très brièvement et, surtout, je saurai m'abstraire, croyez-le bien, des considérations d'ordre personnel qui pourraient faire dire "c'est un aigri qui parle."

Non, c'est un soldat qui aimait passionnément l'armée, qui avait espéré lui consacrer toute sa vie et qui ne l'a quittée que pour mieux la défendre, c'est un soldat qui vient dire à nos gouvernants: "Hâtez-vous d'enrayer le mal dont souffre l'armée, ou bien rayez le mot de CONFIANCE que vous écrivez imprudemment sur la page encore blanche du livre du destin."

Ce mal il revêt trois formes:

Les prédications antimilitaristes pour les soldats,

L'arrivisme pour les officiers,

La délation pour tous.

On s'était imaginé que les théories d'Hervé ne rallieraient que quelques énergumènes, et on s'étonne aujourd'hui qu'elles fassent déjà tant de ravages dans les masses ouvrières: on avait compté sans la lâcheté, sans l'amour du bien-être qui amène une nation, après une longue paix, à ressembler à ces êtres adipeux, envahis par la graisse, et uniquement soucieux de bonne chère et de calme digestion.

Le mal s'étend: il a pénétré les couches profondes de l'armée.

Rien ne sert de le nier.

On me dira: "Il ronge aussi nos voisins". Je n'en sais rien et Bebel, dans tous les cas, a dit que le socialiste allemand marcherait quand même contre la France. Soyez sûr qu'il sera obéi.

Je dis que le soldat français, le premier du monde, quand on sait bien le prendre, commence à douter, et que là est le danger.

Malgré les efforts des officiers qui s'ingénient à lui inspirer confiance et qui déploient encore et malgré tout un zèle qu'on soupçonne à peine au dehors, ce petit soldat se demande s'il ne moud pas à vide dans cette grande machine où il est engrené et s'ils n'ont pas raison les tentateurs qui lui soufflent à l'oreille. "Tu ne sers à rien ici: tous les peuples sont frères, et si l'on te commande de marcher à la frontière, rappelle-toi que l'ennemi, c'est l'officier qui te montre la route!"

Contre ces tentateurs-là, soyez impitoyables!

Et notez bien que je ne confonds pas dans ma réprobation les misérables comme Hervé avec des lutteurs comme Jaurès. regardez-le bien celui-là. Je ne le connais point, mais, à certains indices, je devine les angoisses de son âme. Soyez-en sûr: depuis quelques temps, déjà, il est effrayé devant l'oeuvre de désagrégation à laquelle il a participé, emporté par la magie de son verbe, poussé par des forces invisibles qui utilisaient sa maîtrise de parole; de là ses hésitations, ses contradictions, et le jour n'est peut-être pas loin où voyant l'abîme, il se frappera la poitrine en disant: Français d'abord!

L'arrivisme chez les officiers: qu'en dirai-je, sinon qu'en voulant à toute force coller sur leur dos cette étiquette de républicain, on a soulevé parmi eux des appétits et des rancunes dont souffre le corps tout entier? Qu'avait-on besoin de les différencier ainsi? Que pouvait-on leur demander de plus que le dévouement exclusif à leur devoir militaire et à leur tâche d'éducateurs des générations françaises? Il y avait parmi eux des représentants de toutes les classes sociales. C'était une grande école d'égalité et de fraternité. A l'heure où je parle, le corps d'officiers comprend des méprisés et des snobs en petit nombre mais parlant haut, des découragés et des silencieux qui forment la masse et qui voient peu à peu s'éteindre au fond d'eux-mêmes la petite flamme, qui fait faire les grandes choses.

Voilà où nous en sommes!

Et la délation? ah! l'ignoble mot et l'abominable pratique! Oui, je le dis bien haut, ceux qui ont introduit dans l'armé ce germe d'envie, ce ferment de haine, ceux-là pourront plus tard se dire, si la guerre possible devient la guerre fatale, qu'ils sont les artisans de notre perte.

Et il faut dès maintenant les marquer au front, car les ravages de leur système sont plus profonds cent fois que le public ne se l'imagine. Vous qui voulez absolument fermer les yeux à la réalité, même à cette heure dramatique où toues les oreilles se tendent vers les bruits du Rhin, demandez-vous donc, si la guerre éclatait demain, comment marcherait un Régiment dans lequel la camaraderie - ce ciment des armées - serait remplacée par la haine. Et où avez-vous vu combattre côte à côte et mourir ensemble deux hommes entre lesquels se dresse la barrière du mépris?

Oui, le mal est grand, mais précisément, il faut le regarder en face, et il est encore facilement et rapidement réparable.

Au nom de la Patrie, qu'on le répare sans perdre un jour!

Qu'on donne à l'armée pour chef un des siens, un de ces travailleurs à l'esprit large et fécond dont la politique n'ait pas terni l'idéal militaire. Il y en a.

Que ce chef donne à tous l'impression que cette odieuse politique est bannie de l'armée; qu'il fasse rentrer dans l'ombre et abandonne à leur repentir, s'ils en sont encore capables, les indignes et les méprisés. Que le petit soldat soit tenu à l'écart de cette contamination qui a l'Yonne pour foyer et la lâcheté pour mot d'ordre. Et la confiance renaîtra vite, car, on l'a dit souvent, notre France est la terre classique des sursauts d'énergie et des renouveaux d'enthousiasme.

Que la lutte électorale prochaine se fasse donc sur ce mot sacré: patriotisme! et sur cet autre mot qui en est inséparable: liberté! Une Chambre ayant de pareilles assises pourrait regarder en face la guerre possible.

Si l'heure présente est si grave, si elle traîne avec elle de si lugubres appréhensions, c'est parce que chacun sent l'Armée affaiblie, le Gouvernement inquiet, l'Autorité absente.

A l'heure où j'écris cette préface, l'Allemagne ne veut rien entendre et la conférence d'Algésiras semble devoir se séparer sans avoir abouti.

Que va-t-il advenir?

La guerre n'éclatera pas pour cela demain, mais de qui dépend-elle et comment tournera-t-elle si nous restons dans le statu quo?

Qu'on me permette une comparaison:

Deux hommes sont lâchés dans un bois au petit jour et chacun d'eux est muni d'une carabine pour un des ces duels à l'américaine qui consiste à se chercher et à se fusiller jusqu'à ce que mort s'en suive.

L'un d'eux, un gros blond placide, est décidé à l'offensive. L'autre, un petit brun nerveux, se promet, quoi qu'il arrive, de ne pas tirer le premier.

Le bois est grand et le duel peut durer toute la journée.

Je vois d'ici le gros blond s'installer tranquillement au pied d'un arbre, buvant, mangeant, se reposant et prenant des forces, certain que l'autre ne viendra pas le déranger; puis, en possession de tous ses moyens, se mettant à la recherche de son adversaire.

Et celui-ci? Pendant toute la journée, il est resté derrière son arbre, frémissant au moindre bruit, le doigt sur la détente, et il est fatigué, nerveux, il a les yeux troubles quand sonne l'heure dont il n'a pas su être le maître.

Ainsi allons-nous vivre sans doute pendant plusieurs mois.

L'empereur allemand dira à ses officiers: "Ce n'est pas pour aujourd'hui, n pour demain. Travaillez, produisez, apprêtez-vous! Quand je jugerai le moment venu, je vous préviendrai."

Chez nous, dans l'attente de cet inconnu qui va peupler notre politique de fantômes inquiétants, les affaires vont se ralentir, le malaise croître et le pays s'affaiblir.

Qu'on profite au moins de ce répit, qui est peut-être notre veillée des armes, pour remettre l'armée sur pied! Qu'on lui rende confiance et justice; qu'elle reprenne en un mot sa place dans ce pays guerrier qui étonna le monde par sa bravoure et qui le déconcerte aujourd'hui par sa veulerie!

Et peut-être qu'alors la guerre possible deviendra la guerre impossible!"


Commandant Driant


La France et l'Allemagne en 1906. La Guerre Possible. 1 volume in-18. Prix: 3 fr 50. Jules Tallandier, éditeur, 8, rue Saint Joseph, Paris.




Texte intégral de la Préface sur le site Danrit.fr

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