• DRIANT Emile

"Clémenceau, l'homme sinistre" (Cdt Driant - L'Eclair, 17/01/1906)

— Je vote pour Loubet!

Qui donc jeta à la cantonade, en partant pour Versailles, il y a sept ans ce mot d’ordre qui, sans revêtir aucune apparence mystérieuse, venait de loin cependant?

Tout le monde s’en souvient. Ce fut Clémenceau.

Aujourd’hui, ce même homme, réfugié dans le Sénat qu'il méprisait jadis, n’attend pas le jour du Congrès pour énoncer son choix, car le danger est pressant, et nous l’entendons répéter depuis plusieurs jours avec une âpreté inquiète :

— Je vote pour Fallières !

Connaissant le prestige des chiffres adroitement présentés, il a fait de façon péremptoire le calcul de sa majorité : il considère le vote comme acquis, parce qu’il a désigné l’Elu de ce doigt fatidique qui avait fait surgir Loubet du néant.

Et il a raison, car 280 députés et 120 sénateurs sont francs-maçons, c’est-à-dire domestiqués, c’est-à-dire soumis à une servitude dont on ne peut se faire une idée qu'en relisant dans Tacite la peinture de l’avilissement du Sénat de Domitien.

Ceux-là obéiront au doigt et à l’œil à l'ordre du maître.

Et Fallières sera élu, à moins que de cette bande de 400 esclaves ne s’échappe à temps une petite cohorte de clairvoyants qui. au risque d’être qualifiés de transfuges, veuillent bien se souvenir à une heure grave qu’ils sont « Français d’abord ».

Car le mot d’ordre que la franc-maçonnerie reçoit de Clemenceau, lui-même le reçoit d’Angleterre.

Il n’est pas le pouvoir officiel, il est la puissance invisible qui dirige notre politique extérieur.

Il parait peu ou pas au Grand-Orient, mais il fait marcher toute la franc-maçonnerie française sur les indications de Londres.

Il est l'homme sinistre de la troisième République.


Il suffit de relire l’histoire de ces trente dernières années pour voir que partout où l’intérêt anglais s’est trouvé aux prises avec le nôtre, Clémenceau a surgi, et toujours comme porte-parole attitré de la Grande-Bretagne

Gambetta était franc-maçon, mais franc-maçon sans conviction ; « l’esprit de la maison lui répugnait » et il disait de « ces intolérants qui prétendent combattre l'intolérance » :

— Ce sont des prêtres comme les autres !

Tant qu'il se borna à être anticlérical, la secte l’entoura et le soutint. Mais lorsqu’il voulut une France forte à l’extérieur, quand il voulut surtout intervenir en Egypte pour y soutenir les intérêts français en face des appétits britanniques, Clémenceau intervint aussitôt :

« Que la France, dit-il, s’interdise tonte action » au dehors et se borne à développer ses institutions démocratiques. C’est une page d’histoire assez glorieuse pour que nous nous en contentions. »

C'était surtout la théorie de l’abaissement français au dehors, et à partir de ce jour il semble que tout effort pour réagir contre cet abaissement porte malheur à celui qui le tente.

Lorsque Gambetta veut, en effet, reprendre par la suite la politique traditionnelle de la France, dans cette Egypte aujourd'hui définitivement perdue, il meurt soudain de la façon que l’on sait.


Après lui Jules Ferry espéra, à la faveur d’une lutte contre le cléricalisme à l’intérieur, obtenir carte blanche de la franc-maçonnerie pour faire à l'extérieur de la politique française. Il voulait fonder un vaste empire colonial, il songeait même pour cela à marcher d'accord avec l'Allemagne.

C’était voir beaucoup trop loin, c’était surtout marcher dans les plates-bandes britanniques et. avec un acharnement que justifiaient les inquiétudes d’outre-Manche, Clémenceau se dressa contre Jules Ferry et le renversa.

Quand les scandales du Panama eurent réduit au silence pour quelque temps l’homme de l’Angleterre, Jules Ferry, dont le nom sortait intact de la tourmente, se disposa à reprendre le pouvoir et à continuer son œuvre.

Il n'en eut pas le temps : le 17 mars, il mourait subitement.

Faut-il maintenant reparler de ce complot contre le pays que fut l’affaire Dreyfus, complot dont se retirent aujourd'hui tant de Français de bonne foi qui commencent à voir clair?

Aucun peuple n’apporta, pendant cette longue et lamentable période de notre histoire, autant d’acharnement contre nous que l'Angleterre. Nous étions la honte de l’Univers ! Il fallait nous boycotter ! Ce fut une explosion d'indignation dans ce vertueux pays épris d'humanité et de justice. Et, à travers la Manche, un Pactole invisible coula vers nos rivages.

Aucun homme non plus ne porta à notre armée, à notre état-major, des coups plus redoutables, plus haineux que Clémenceau.

Mais, pendant que nous nous épuisions dans cette lutte lamentable, plus funeste cent fois qu'une guerre civile, l’Angleterre, qui avait escompté notre impuissance, mettait la main sur le Transvaal, après nous avoir infligé l'humiliation de Fachoda.

L’idée d’aller au Nil avait, d’ailleurs, porté malheur à Carnot et la velléité de lutter contre le parti antifrançais avait été fatale à Félix Faure.


Aujourd'hui c’est fini ; nous sommes rejetés loin du Nil, anglais de son embouchure à ses sources. La Grande-Bretagne n a plus rien à nous prendre... pour le moment. Elle nous a enfoncé dans le pied cette épine du Maroc, et mis en fâcheuse posture vis-à-vis de l’Allemagne; elle couronne son œuvre par l’entente cordiale.

Tel un puissant financier qui ruine un de ses voisins en mettant à profit ses discussions de famille. Lorsqu’il le voit dans l'indigence il lui sert une pension alimentaire et condescend même à lui faire quelques visites amicales.

Aujourd'hui Clémenceau triomphe : c'est un grand patriote et il prend vis-à-vis de l’Allemagne des postures héroïques.

Il a dit : « Je vote pour Fallières ».

Soyez sûr qu’il ajoute in petto :

« L'heure est enfin venue pour moi de jouir publiquement comme Premier Ministre de ce pouvoir que j'ai exercé si longtemps dans le secret des Loges. »

Seulement, que les Français le sachent bien, notre premier ministre pendant la dictature de l’homme sinistre, ce sera sir H. Campbell Bannermann.

S’il y a une justice immanente, ce serait vraiment pour elle l’heure de frapper !


Commandant Driant.




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