• DRIANT Emile

"Officiers-Fonctionnaires" (Cdt Driant - L'Eclair, 24/01/1906)

C’était dans l’un des derniers jours de ma vie militaire. Ma demande de retraite était partie et ma mélancolie se compliquait des obligations de rester enfermé dans ma chambre.

J’avais essayé, en effet, de démontrer au ministre civil de la guerre que toute fête militaire débute de temps immémorial par un service funèbre et M. Berteaux m’avait infligé quinze jours d’arrêts pour me marquer qu’il n’était pas de mon avis.

Seulement, comme il assistait lui-même le lendemain au service funèbre de M. de Brazza, à Sainte-Clotilde, je n’avais rien compris à son geste, sinon qu’étant le plus fort il devait avoir raison.

Ma réclusion touchait à sa fin et, pour en tromper les dernières heures, j’avais pris, parmi mes livres préférés, un de ceux qui avaient le plus influé chez moi sur le choix d’une carrière: Grandeur et Servitude militaires.

Ce livre, Alfred de Vigny l’avait écrit pour une génération comme la mienne, puisqu’il l’adressait à l’armée de 1835, dans laquelle aucun homme de vingt ans de services n’avait vu une bataille rangée. Il avait excité mon enthousiasme de la vingtième année par la sublimité de ses considérations sur la grandeur de la mission de l’officier ; c’était le cas, au déclin d’une carrière interrompue, de relire les pages consacrées à la servitude militaire.

L'armée est aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu où on la met. Elle ne veut rien et agit par ressort. C'est une grande chose que l'on meut et qui tue! mais aussi c'est une chose qui souffre!

Je tournai la page qui venait de s’offrir à moi : l’armée souffre ; je ne le savais que trop. Comme en 1835, elle s’étiolait dans une paix prolongée, mais souffrait-elle du même mal ?

Et, feuilletant rapidement à la recherche des passages préférés, j’arrivai à celui-ci :

Que nous reste-t-il de sacré ?

Dans le naufrage universel des croyances, quel débris où se puissent rattacher encore des mains généreuses! Hors l'amour du bien-être et du luxe d’un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme.

L'égoïsme a-t-il donc tout submergé?

Je m’interrompis pour me faire à moi-même la remarque que ces lignes semblaient écrites de la veille, tant elles s’appliquaient aux hommes et aux événements d’aujourd’hui.

J’ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru solide, répondait à sa propre question Alfred de Vigny. Je l’ai approché et l'ai trouvé assez fort pour servir d’appui dans la tourmente. Ce n’est pas une foi neuve : c'est un sentiment né avec nous, un sentiment fier, inflexible, un instinct d'une incomparable beauté. Cette foi qui me semble rester à tous encore et régner en souveraine dans l'armée est celle de l'Honneur !

Ce passage, je l’avais lu et commenté à tous les Saint-Cyriens qui m’étaient passés par les mains quand j’étais capitaine instructeur à notre vieille Ecole : je voulais leur montrer, dès leur premier pas dans la vie militaire, que ce mot Honneur devait la dominer toute.

Et ma rêverie peu à peu se transforma en assoupissement, car soudain je vis devant moi Alfred de Vigny en uniforme de lieutenant des gardes-rouges.

— Vous lisez mon pauvre livre, me dit-il ; il est bien démodé.

Fort ému, je regardais l’homme qui, lycéen pendant la guerre de l’Empire et bouillant d’enthousiasme à la lecture des Bulletins de la Grande Armée, avait passé une partie de sa vie à attendre vainement le retour de la gloire des armes, et l’autre partie à faire de beaux vers. La mélancolie était peinte sur son visage à la fois énergique et rêveur et je me rappelais devant sa double personnalité, une phrase lue quelques instants auparavant:

Ce qu'il y a de plus beau après l'inspiration, c'est le dévouement ; après le poète, c’est le soldat!

Comme je ne répondais point :

— Oui, bien démodé, appuya-t-il, car j’écrivais tout cela à une époque où « l'armée était une nation dans la nation » : aujourd’hui, vous avez une armée qui est la nation elle-même.

Et se penchant sur la page où j’en étais resté :

— Ah ! fit-il, du moins, voilà quelque chose qui ne doit pas l’être, démodé ?... Aujourd’hui

comme hier, c’est toujours cela qui guide l’armée, n'est-il pas vrai ?

Et son doigt se posa sur le mot : Honneur. Je fis un geste vague. Il recula d’un pas, les yeux troubles.

— Avez-vous connu, lui dis-je recouvrant soudain la parole, une association secrète qui s'appelle la Franc-maçonnerie ?

L’ancien officier de la Restauration sembla chercher dans ses souvenirs et, s'appuyant sur la « canne de jonc » que lui avait donnée en mourant le capitaine Renault :

— Je crois me rappeler, dit-il, que c’était un cénacle de philosophes et d’idéologues parlant un langage particulier, louant Dieu par exemple sous le vocable de Grand Architecte de l’Univers et s’assemblant à certaines époques pour célébrer des rites burlesques avec des têtes de mort et des glaives de fer-blanc.

— Vous y êtes, mon cher grand ancien, seulement ils ont bien changé depuis. Ils ont gardé leurs rites burlesques, mais ils ont rayé Dieu de leur vocabulaire et l’ont chassé de l’Ecole, puis, comme ils sont les maîtres de l’Etat, ils s'attaquent aujourd’hui à l’Armée.

— A l’Armée, fit-il; mais sous le Grand Empereur, ils la glorifiaient et même de mon temps...

Je l’interrompis.

— Sous Napoléon III que vous n’avez pas connu, ils ont même accepté comme grand maître un maréchal de France. Cela prouve seulement qu’ils savent prendre sous tous les régimes le masque qui les dissimule le mieux. Aujourd'hui, ils se sentent assez forts pour aller droit à leur véritable objectif et ils le proclament cyniquement.

— Vous êtes sûr que cet objectif est la destruction de l’Armée ?

— Ecoutez : voici les paroles textuelles prononcées par un de leurs pontifes, le F.*. Buisson, au Convent de 1901. Après la réduction du service militaire à deux ans, nous ferons le pas décisif : CE SERA PUREMENT ET SIMPLEMENT LA SUPPRESSION DES ARMÉES PERMANENTES.

Le beau front d’Alfred de Vigny se barra d’une ride profonde.

— Mais la France est entourée d’ennemis armés jusqu’aux dents, fit-il vivement. La suppression de l’armée permanente ce serait le suicide. Le peuple ne laissera pas faire cela: l’atavisme est là: les Français sont un peuple guerrier: ils l’ont bien prouvé.

— Le peuple! m’écriai-je : la F.*. M.*. lui a fait quelques passes magnétiques avec les mots Justice — Vérité — Lumière et il est tombé en léthargie.

— Mais le mot Honneur, revenons-y, a conservé sa force aux yeux de l’Armée et cet honneur veut qu’elle reste à son poste pour la défense du sol.

— Oui, certes, dans sa masse l’Armée vibre encore à ce mot-là. La F.*. M.*. n’a pas encore

osé l’effacer de nos drapeaux. Elle est trop occupée en ce moment à y gratter le mot de Patrie qui est tout à côté, pour le remplacer par le mot Humanité. Mais le tour de l'Honneur viendra, et, en attendant, elle a introduit dans nos rangs un ferment qui le désagrégera rapidement : c’est le DELATEUR.

— Qu’est-ce que c'est que cela ?

— Ce serait trop long à vous expliquer. Je vais vous donner un exemple. La F.*. M.*. pour tuer plus sûrement l’armée, a voulu faire arriver ses créatures au sommet et en chasser les autres. Pour cela, elle a cherché dans cette armée même des officiers capables de la renseigner sur leurs camarades. Elle en a trouvé autant qu’elle en a voulu.

— Vous me stupéfiez : mais Juvénal a dit...

— Attendez : je vous ai promis un exemple : un certain commandant, nommé Pasquier, a organisé dans l’armée une succursale de la Maçonnerie qu’il a appelée la Solidarité militaire, et grâce aux renseignements que lui ont fournis ses membres, officiers en activité comme lui, il a pu dénoncer à la F.*. M.*. plus de trois cents camarades appartenant à 50 régiments différents.

— Ah ! le traître ! mais puisque le fait a été connu, le ministre de la guerre a dû casser aux gages immédiatement ce misérable, ce...

— Ne cherchez pas d’épithète, vous n’en trouveriez pas. Quant au ministre, vous n’y êtes pas du tout. C’est lui-même qui demandait à la Maçonnerie et à ce Pasquier des fiches sur ses propres officiers, qui les classait, qui les utilisait pour briser la carrière des uns et faire avancer les autres...

— Alors, l’avis des généraux, les notes ?...

— Tout cela ne compte plus.Les généraux sont muets... par devoir. Ceux d’entre eux qui en ont assez s’en vont et la secte s’en réjouit. Elle a, d’ailleurs, trouvé des délateurs parmi eux. Avez-vous entendu parler d’un certain Peigné qui fut comme capitaine répétiteur dans un collège de Jésuites? non, n’est-ce pas ; eh bien, sachez que pour avoir exilé dans de mauvaises garnisons des officiers qui lui étaient dénoncés par les Loges, il a reçu la plume blanche et préside aujourd'hui notre Comité d’artillerie.

Il y eut un silence : Alfred de Vigny me regardait comme pour s’assurer que je parlais sérieusement.

— Dites-moi, fit-il gravement, la Légion d’honneur existe-t-elle toujours ?

— Plus que jamais : elle a même une succursale qu’on appelle le Comité Mascuraud.

— Eh bien, le Grand Empereur avait institué un Conseil de l’Ordre pour en écarter les indignes. Si les deux hommes que vous m’avez cités sont décorés, comment se fait-il ?...

— Le grand chancelier qui est un honnête homme, son Conseil, six mille légionnaires ont protesté : le gouvernement leur a ri au nez et vient de donner la croix tout récemment à un certain Guéneau, délateur patenté, connu comme tel de la France entière.

Le lieutenant des gardes-rouges se tut de nouveau, puis hochant tristement la tête :

— Alors si l’armée en est là, fit-il lentement, les officiers ne sont plus que des..... des fonctionnaires?

Cet accouplement de mots si nouveau me réveilla. Je me frottai les yeux. Alfred de Vigny n’était plus là; mais ma pendule marquait midi. Mes arrêts venaient de prendre fin et, assoiffé de liberté, je me précipitai dans la rue.

A quelque distance, j’aperçus un de mes officiers, un de ceux pour qui j’avais été pendant six ans plutôt un camarade qu’un chef.

Sans se douter que je l’avais aperçu, il opérait une manoeuvre savante pour changer de trottoir et esquiver ainsi la poignée de main compromettante qui le menaçait.

Je m’arrêtai un instant à une devanture pour lui donner tout le temps de se mettre à l’abri — car je suis devenu philosophe — mais l’épithète attristée d’Alfred de Vigny me monta aux lèvres : Fonctionnaire !


Commandant Driant



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