• DRIANT Emile

Dernières heures au Bois des Caures, par le RP de Martimprey (1e partie - 21 février 1916)

Le RP de Martimprey, missionnaire jésuite, était infirmier et aumônier des 56e et 59e BCP, et en même temps un ami de la famille Driant. Il a publié dans la revue de la Compagnie de Jésus, Etudes, en 1917, un récit des combats du Bois des Caures nous renseignant sur les dernières heures du lt-colonel Driant et de ses Chasseurs.


IMPRESSIONS DE GUERRE

AU BOIS DES CAURES AVEC LE COLONEL DRIANT Journées des 21 et 22 février 1916


Depuis plusieurs jours déjà, on parle d'une attaque allemande sur le front nord-est de Verdun. Cette attaque, au dire de déserteurs, serait précédée d'un violent bombardement avec projectiles de très gros calibre. Il devrait durer cent heures, disaient les uns, trente-six heures seulement, d'après les autres.

Des mouvements de troupes, la mise en position de nouvelles batteries, l'exécution hâtive de travaux de fortifications et de défense réseaux de fils de fer, tranchées de tir -ou de repli en arrière de nos premières lignes, semblent justifier ce bruit.

La vie normale et presque monotone des avant-postes se poursuit néanmoins comme à l'ordinaire.

Notre artillerie bombarde à plusieurs reprises les lignes ennemies et règle des tirs de barrage d'une intensité peu commune. Les Allemands ne ripostent presque pas, ce qui paraît assez surprenant et contraire à leurs habitudes antérieures, surtout quand leurs tranchées sont, comme cette fois, bombardées par nos lancetorpilles.

C'est dans ces circonstances que, le 18 février, je monte au bois des Caures. J'y arrive vers huit heures et demie du matin après avoir, avant de partir, célébré la sainte messe à la ferme du Mormont, dans laquelle une chambre m'a été réservée où se trouvent la chapelle, une petite caisse de livres que j'ai fait venir pour les chasseurs, et une partie de mon modeste bagage.

Le 20, qui est un dimanche, je vais, du poste de secours établi au bois des Caures, dire la sainte messe à la ferme d'Anglemont, en arrière de la forêt, où cantonnent une compagnie ou deux du 165' d'infanterie. C'est la dernière fois que j'adresserai la parole à nos soldats.

Le temps, qui était détestable jusqu'ici, s'est mis à la gelée; le ciel est presque sans nuage, et les avions allemands circulent en tous sens au-dessus de nos lignes. La journée s'annonce belle et calme. D'après certains bruits, c'est aujourd'hui que devrait commencer le fameux bombardement annoncé par les transfuges. Je suis revenu de la ferme d'Anglemont non sans avoir failli, à maintes reprises, recevoir sur la tête les débris d'obus et de balles de shrapnells lancés contre les aéroplanes ennemis et qui retombent en pluie un peu partout.

L'abbé Bruni dit la,messe du dimanche dans la petite chapelle souterraine derrière le poste de secours, et la journée se passe sans incident. On ne pense déjà plus au bombardement. Encore une fois, c'est partie remise.


RP de Martimprey, à l'entrée d'un abri-chapelle (dans le Bois de Consenvoye, 1915)

Le 21, vers sept heures du matin, je descends dans l'abri souterrain aménagé en chapelle, pour y célébrer le saint sacrifice. La messe était à peine commencée que de fortes et sourdes explosions ébranlent les parois de mon petit sanctuaire et font vaciller fortement les flammes des cierges. Pendant que la messe s'achève, les coups deviennent plus nombreux et plus rapprochés. On tire évidemment sur nos positions avec des obus de très gros calibre.-Ne serait-ce pas le bombardement annoncé qui commence? J'ai achevé la messe et non sans distractions, mais en priant bien pour nos chers combattants, car ce fracas épouvantable me semble de mauvais augure.

Les obus tombent maintenant aux environs du poste de secours, et, pendant que je plie les ornements, l'un d'eux vient éclater si près de l'ouverture du souterrain que ma bougie est soufflée, malgré la porte et le rideau qui en protégeaient l'entrée. La bougie rallumée, j'achève de tout ranger, puis je remonte, par une trappe aménagée pour les cas de bombardement, dans le poste de secours. Je m'y trouve en compagnie du caporal brancardier et de l'infirmier. Tous les autres sont descendus dans le petit corridor qui conduit de la route à la chapelle et qui, par son étroitesse même et le peu de portée des troncs d'arbres qui l'étayent, semble constituer un abri assez résistant. Les deux médecins-majors sont à côté, à 8 mètres de là, dans un abri en béton.

Mon « quart » de café est sur l'étagère je le prends, par principe, mais sans conviction, avec un morceau de pain. C'est mon déjeuner habituel, et maintenant ne faut-il pas se préparer à toute éventualité ?.

Les obus tombent tout autour de nous, quelques-uns même si près que la terre et les pierres retombent en cascade sur le toit de notre poste. Par une petite porte vitrée, nous voyons la route se couvrir peu à peu de débris de branches, de planches, de fils de fer arrachés et de mottes de terre.

Il est huit heures et demie; la porte s'ouvre brusquement, le lieutenant Tillet, de l'artillerie légère, arrive en coup de vent, entre deux obus. Il s'excuse délicatement du sans-façon de son entrée; certes il y a des cas où l'on est tout excusé, et les débris qui tombaient sur ses pas le prouvent assez. Il vient s'assurer si les communications téléphoniques fonctionnent entre nos lignes et les batteries et veut lui-même, bien que ce ne soit pas son travail, en rétablir plusieurs déjà interrompues. L'ébranlement de l'air, sans parler des éclats de pierre, de fonte ou d'acier, des troncs d'arbres, des grosses branches arrachées violemment et jetées dans l'espace, est plus que suffisant pour briser les plus forts de nos câbles aériens. Seul, le fil sous-plomb souterrain, établi entre notre poste et le poste de commandement à 3oo mètres en avant de nous, fonctionne encore. Le lieutenant Tillet, après avoir examiné les débris des fils tombés près de notre poste, sort sous la mitraille pour aller raccorder quelques tronçons de lignes coupées, espérant ainsi rétablir la communication entre le bois des Caures et ses batteries. A deux et trois reprises, il risque bravement sa vie en s'exposant sans abri à la multitude des projectiles qui sifflent et éclatent tout autour de nous. Mais c'est peine perdue; les fils doivent être hachés en plusieurs endroits. Le lieutenant Tillet veut alors rejoindre le commandant des avant-postes et le colonel Driant pour s'entendre avec eux. « A quoi bon vous exposer inutilement, lui dis-je, vous avez la communication téléphonique avec le poste de commandement, servez-vous-en tant que cela suffira. » Il réfléchit un instant; puis, non sans regret, se résout à suivre mon conseil. Trois quarts d'heure plus tard et après avoir communiqué à deux et trois reprises avec le commandant Renouard, nous laissant son manteau, il s'élance sous les obus. Quelques minutes après, le téléphone nous annonçait qu'il était arrivé sain et sauf au poste de commandement.

Il est neuf heures et demie environ; le téléphone ne signale encore aucun blessé dans la région du poste de commandement, mais celui-ci est coupé de toute communication avec les grand'gardes et les premières lignes qui, en ce moment, doivent être écrasées sous l'avalanche de projectiles de gros calibre et de torpilles dont les Allemands les accablent.

Vers dix heures, le colonel Driant m'appelle au téléphone. Il me demande de mes nouvelles et veut savoir s'il n'y a pas de « casse » de notre côté-. « C'est une fameuse séance, me dit-il en plaisantant à travers le fil, que les Allemands nous donnent aujourd'hui. » Mais le fracas des obus qui éclatent près de nous est si violent qu'on s'entend à peine.

Je me rassois et j'achève la lecture d'un livre de Pierre l'Ermite commencée la veille. De temps en temps, je me lève et j'entr'ouvre un peu la porte pour me rendre compte de la direction de la canonnade. Par moments, notre artillerie riposte, et les tirs de barrage, essayés les jours précédents, doivent tomber devant la première ligne de nos tranchées. C'est la voix sèche et rageuse des 75 que l'on distingue surtout au milieu des assourdissantes explosions des gros obus allemands.

Parfois des détonations plus amples et plus brisantes cependant ébranlent le sol ce sont les obus de 3o5, peut-être même des 380, qui éclatent sur le village de Beaumont ou sur les batteries en lisière du bois de Wavrille, jetant en l'air, avec des débris de bois, de pierre et de terre, d'épaisses colonnes de fumée noire qui s'élèvent jusqu'à deux fois la hauteur des plus grands arbres.

Un coup de téléphone appelle à l'appareil le caporal brancardier « II y a des blessés dans un abri derrière nous, on va les transporter dans le poste de commandement et on demande l'infirmier. »

C'est le moment de se jeter, non pas à l'eau, mais au feu. Voilà trois heures e+ demie que le bombardement a commencé et il ne semble pas près de finir.

Je mets mon ceinturon où, avec quelques médicaments, sont les saintes huiles. Passerons-nous par la route? Elle est balayée par les éclats d'obus. Irons-nous directement à travers le bois en suivant les boyaux de communication? « Venez, dis-je à l'infirmier, je vous conduirai jusqu'au poste de commandement. » Je fais un acte de contrition, et nous voilà lancés dans la fournaise aussi vite que le permettent l'épaisseur des taillis, les branches cassées qui jonchent le sol et les trous d'obus.

Nous arrivons à un vaste abri qui devait contenir une trentaine d'hommes, mais il est désert, percé et bouleversé en trois endroits. J'appelle pas de réponse; j'entre, et ne vois que des débris de poutres, de troncs d'arbres, de planches brisées.

Nous nous dirigeons, en courant, vers un autre abri, celui où les jours précédents je venais dîner avec le lieutenant commandant la 8e compagnie. Un de ses officiers est là avec plusieurs sous-officiers et chasseurs. Les uns et les autres paraissent un peu inquiets; il y a de quoi. Ils me disent que deux chasseurs ont été ensevelis dans l'abri que je viens de visiter et que deux autres, venus pour les dégager, ont été broyés par un deuxième et un troisième obus tombés presque dans le même trou que le premier.

Mais les blessés nous attendent au poste de commandement. Hâtons-nous d'y parvenir. Voici les boyaux de communication qui nous y mènent directement nous nous y,jetons. A peine avons-nous fait 3o mètres qu'ils sont barrés par d'énormes branches. Un peu plus loin, en plein milieu et obstruant le passage, un large cratère creusé par un obus; il faut remonter sur le parapet, contourner la lèvre de l'entonnoir et se jeter de nouveau dans l'étroit canal où l'on patauge dans 25 centimètres d'eau, et qui n'offre plus qu'un abri relatif. Puis c'est un arbre entier tombé tout de son long dans le boyau. Il faut encore grimper à la surface, courir à toutes jambes, tâcher de retrouver son chemin pendant que les obus éclatent et s'écrasent autour de nous. Bientôt tout est haché, broyé; plus trace de boyau le sol est nivelé, uniformément défoncé et bouleversé partout; pas d'autre alternative que de se porter le plus vite possible dans la direction du poste de commandement. Il est proche mais pendant les 5o mètres qui nous en séparent, nous avons le temps de recevoir cent fois la mort tout tombe et s'écroule à nos côtés. La Providence, encore une fois, a veillé sur nous; l'infirmier et moi arrivons sains et saufs jusqu'à l'abri bétonné du commandement.

Il ressemble à un long et vaste corridor de 3 mètres de large sur une trentaine de long, construit tout en poutrelles de béton armé et creusé dans le sol d'où il émerge de la moitié de sa hauteur. La toiture, également faite de poutres de béton armé recouvertes de terre et de pierres, a déjà reçu deux projectiles qui heureusement n'ont pas éclaté. L'ensemble est partagé en compartiments d'inégales dimensions par des cloisons de bois. Dans celui de l'extrémité à droite, le colonel Driant et le commandant Renouard s'entretiennent. Ils paraissent préoccupés de la longueur et de l'intensité de ce bombardement, surtout du sort des différentes compagnies préposées à la défense du bois et dont on n'a reçu encore aucune nouvelle.

Le colonel Driant, m'apercevant, vient à moi, toujours affable et souriant « Ah! je savais bien, mon Père, que vous viendriez nous voir. L'infirmier est-il avec vous ? Oui, mon colonel, lui répondis-je, le voilà; d'ailleurs, moi aussi je vais m'occuper du soin matériel, et spirituel surtout, de nos chasseurs ». Et, pendant que l'infirmier examine les cinq ou six blessés couchés dans la grande salle du milieu et applique les pansements, je donne l'absolution et l'extrême-onction à trois d'entre eux très gravement atteints. Un de nos médecins arrive, quelques instants plus tard, après avoir traversé heureusement, lui aussi, la zone de mort battue par les obus.

Un abri, assez voisin du nôtre et où s'étaient réfugiés une douzaine de mitrailleurs avec un de leurs officiers, vient de s'effondrer sous la violente poussée d'un projectile de gros calibre. Les malheureux, ensevelis sous les pierres, les troncs d'arbres et les poutres de béton, ont bien de la peine à se dégager. Quelques chasseurs et brancardiers courent sous les obus chercher les blessés. On en ramène deux tout couverts de sang et horriblement brûlés. Le petit foyer auquel se chauffaient ces infortunés a allumé un incendie dans les décombres de l'abri souterrain, et, avant d'avoir pu en sortir, ils ont été atteints par les flammes. Ce sauvetage durera plus de dix heures, au milieu de la mitraille et, quand la nuit bien avancée aura amené un ralentissement du bombardement et un calme relatif, il faudra reconnaître l'impossibilité de retirer de ce trou deux ou trois cadavres, dont celui d'un officier.

En attendant, les obus font rage ils s'abattent par rafales plus ou moins violentes, et successivement sur les différents secteurs du bois.

Il est midi, et on ne songe pas à manger. Les provisions, d'ailleurs, ne doivent pas être abondantes mais combien de temps encore durera cet ouragan de fer?

Les malades sont pansés, soignés au physique et au spirituel; je passe dans la seconde partie de la grande chambre centrale sont massés un certain nombre d'hommes et d'officiers. Ils semblent un peu angoissés devant la violence de l'avalanche gigantesque qui broie tout et contre laquelle, pour le moment, il n'y a rien à faire.

Ils ne sont ni abattus ni découragés, néanmoins; ils attendent, stoïques, la fin du bombardement ou le coup terrible qui, enfonçant les parois bétonnées de la casemate, leur donnera la mort. Je passe au milieu d'eux pour les réconforter et leur dire quelques paroles de foi ou d'espoir.

Je me rencontre avec le colonel Driant, qui, lui surtout, n'oublie pas un seul instant de soutenir le moral de ses hommes. La partie du bois que nous occupons paraît être, pour l'instant, l'objet d'un feu plus intense. Notre refuge est secoué toutes les minutes du haut en bas et, à certains moments, paraît osciller. Je me sens comme sur une mer démontée, dans la carcasse d'un pauvre navire désemparé, battu par les flots qui viennent se briser contre sa coque.

Un coup plus sourd, un ébranlement plus fort. un projectile vient de tomber sur l'abri, mais celui-là encore semble n'avoir pas éclaté. Par les soupiraux servant de fenêtres, ouverts à l'arrière, du côté opposé à l'ennemi, je puis voir ce qui reste de la forêt autour de nous. J'aperçois aussi les explosions formidables des gros obus à quelques mètres à peine de nos têtes c'est à faire frémir! Des projectiles de 3o5 s'abattent maintenant sur le bord de la route. Avec le fracas de leurs détonations, pour ainsi dire décomposées en deux temps, ils nous envoient des bouffées d'un air chaud et lourd et semblent vouloir nous ensevelir dans les trous béants qu'ils creusent près de nous. Que l'un d'eux tombe sur notre refuge, c'en est fait des cinquante personnes qui y sont abritées. Et on le croirait de plus en plus visé, ce pauvre abri qui résiste depuis bientôt sept heures! Les obus l'encadrent toujours de plus près; quelques-uns éclatent en arrière à 1 ou 2 mètres des soupiraux et, avec une poussée d'air chaud et nauséabond, nous envoient des débris d'acier et de pierres écrasées.

Voici qu'une flamme rougeâtre, rapide comme l'éclair, pénètre dans le coin où je console un blessé. Une odeur âcre, une secousse violente, une détonation assourdissante. C'est tout. Celui-ci est tombé juste en face du soupirail et par bonheur n'a fait de mal à personne.

Quelques officiers me prennent à part et me prient de les absoudre.

Le colonel Driant, lui aussi, veut être mis en règle avec le bon Dieu. Nous nous retirons, tous deux, dans l'embrasure d'une porte ouverte à l'arrière; mais une pierre, projetée par l'éclatement d'un obus et ricochant jusque sur nous, nous avertit que l'endroit n'est pas de toute sécurité, et c'est dans l'intérieur de l'abri que je donne au cher colonel sa dernière absolution. Cette fois-ci, nous sommes touchés un obus vient d'enfoncer les parois de la chambre à l'extrémité gauche où se trouve le bureau du commandant. C'est un brouhaha indescriptible. Il faut faire ranger les soldats qui obstruent le passage en se massant pour voir ce qui est arrivé.

Le colonel Driant et les médecins parviennent les premiers à s'ouvrir un chemin.

Des plaintes sortent d'un amas informe de tables, de planches brisées et broyées sous la poussée de gros blocs de béton et de plaques de ciment armé.

On retire, avec peine, le jeune et dévoué sous-lieutenant PetitCollot, secrétaire du colonel. Sans y être obligé par son service, il avait absolument tenu à rejoindre son chef au bois des Caures. Il paraît avoir les reins brisés par une des masses tombées sur lui; on l'étend à l'autre extrémité de l'abri sur le lit de camp du commandant. Derrière lui, le lieutenant mitrailleur du 59e, suffoqué par la déflagration des gaz, sort appuyé sur les bras de deux chasseurs. Vient ensuite, porté par quatre hommes, le sergent secrétaire du bataillon; il a été étourdi par le choc, mais n'a pas de lésion. Enfin voici le lieutenant Tillet, frappé par un débri de cloison avec tant de violence que ses deux jambes, sans blessures apparentes cependant, ne peuvent plus le soutenir. Malgré son courage et sa désolation de ne plus être bon à rien, comme il dit, on doit le transporter à bras d'hommes hors de la chambre complètement bouleversée et l'étendre sur des couvertures. Il est quatre heures de l'après-midi, et on n'a pas encore songé à manger: chacun a pour soi et pour les autres des préoccupations plus impérieuses. Cependant le lieutenant Simon nous fait passer, sur une assiette, quelques petits biscuits de troupe avec quelques gâteaux secs. Chacun en prend un et le grignote en regardant tomber les obus et s'abattre les grands arbres qui s'inclinent et s'effondrent comme frappés par la foudre. Il ne faut pas songer à boire; les quelques gouttes d'eau qui nous restent sont parcimonieusement réservées pour désaltérer un peu les blessés brûlants de fièvre, laver leurs plaies et faire leurs pansements. Il est près de cinq heures, et la pluie de projectiles, qui depuis le matin s'abat sur nous sans un instant de répit, diminue d'intensité. Encore quelques violents éclatements; puis plus rien. Le silence absolu succède dans la forêt au vacarme impressionnant. C'est le moment de l'attaque. « Tout le monde aux armes et aux tranchées de tir », crie le colonel Driant; bondissant hors de l'abri. Et lui-même, donnant l'exemple, un fusil à la main, dispose son monde. Il est magnifique d'entrain et de crânerie. Le clairon résonne maintenant sous les restes des hautes futaies, et ceux des chasseurs qui tout d'abord n'ont pas entendu la voix de leur chef sortent de leurs abris et viennent autour du réduit central. On est content de se retrouver enfin à l'air libre et heureux de se reconnaître.

Plusieurs manquent à l'appel, il est vrai, écrasés ou ensevelis sous les ruines de leurs abris. Mais ils sont relativement peu, et nombreux et résolus sont encore les survivants. Bientôt la fusillade nourrie, qui crépite au-dessus des parapets et à travers les meurtrières des tranchées encore intactes, peut apprendre aux Allemands que, s'ils ont pu, par surprise, s'emparer de nos premiers ouvrages, il y a encore dans le bois des vaillants déterminés à les empêcher de passer.

Les brancardiers profitent de ce moment d'accalmie relative pour évacuer les blessés vers le poste de secours. Travail délicat, difficile, qui durera jusque vers huit heures du soir; besogne non sans danger, car, depuis que la fusillade a cessé, des obus de petit calibre viennent éclater, de-ci de-là, dans la forêt et sur la route. Permettront-ils aux voitures d'ambulance de venir chercher nos blessés? Question angoissante! Le poste de secours est bien petit, en effet; les abris environnants sont bouleversés; le nombre de ceux qui ont été atteints s'accroît d'heure en heure. Il faut absolument les évacuer dès cette nuit; le pourrions-nous encore demain ?.

Il n'existe plus de lignes téléphoniques entre notre poste et l'ambulance de la division, tout a été coupé, aussi les communications sont lentes. Et l'ambulance divisionnaire, qui sait même ce qu'elle est devenue? Le village où elle se trouvait, bien qu'éloigné de 10 kilomètres, a été, lui aussi, bombardé, affirme-t-on. Et la route qui y mène, est-elle encore praticable pour les voitures et les automobiles?

C'est en songeant à tout cela que nous tâchons, le caporal brancardier et moi, de disposer les blessés, dans le local bien trop exigu dont nous disposons, sur nos couchettes de paille. A l'aide des bancs, nous étions arrivés à superposer les brancards les uns sur les autres et à faire presque un double étage de blessés. Mais il fallait les aider dans bien des mouvements que leurs plaies convertissaient en de vrais supplices; il fallait apaiser leur soif à chaque instant et le fond d'arrosoir d'eau potable qui nous restait ne contenait plus que quelques verres.

Vers neuf heures du soir, je vais au poste du commandement pour me renseigner et savoir s'il reste encore quelques hommes à transporter. J'y trouve le colonel Driant en pourparlers avec le commandant Renouard. Il vient à moi, demande des détails sur les blessés, sur leur évacuation pour laquelle il a fait porter des ordres par un exprès. Puis, du fond du cœur « Que je vous remercie, mon Père, de ce que vous avez fait pour moi cet après-midi, on se sent plus fort et plus courageux avec cela!» Et quand j'allais prendre congé de lui « Et vous, mon Père, soyez prudent, ne vous exposez pas inutilement. » Le cher et vaillant colonel Il prêchait la prudence aux autres, mais il ne la pratiquait guère pour lui-même.

Lorsque je revins au poste de secours, je trouvai notre médecin auprès du corps sanglant d'un capitaine d'infanterie le capitaine Laroche, du 164e. Les deux cuisses avaient été horriblement brisées par un obus; il avait perdu connaissance et respirait à peine. « C'est la fin, me dit le docteur, on nous l'a amené dans cet état. » J'étais arrivé à temps pour lui donner l'absolution et l'extrême-onction. Quelques instants après, le capitaine Laroche avait cessé de vivre; mais ses traits gardaient l'expression de la noblesse et de la droiture dont, parait-il, il avait toujours été un vivant modèle.

Je fis descendre son corps dans la chapelle souterraine qui, maintenant, servait aussi d'abri, et on le déposa au pied de l'autel où tous les jours je célébrais le saint sacrifice.

C'est au lieutenant Petit-Collot que, maintenant, j'administre l'onction sainte. Il est absolument exsangue et baisse beaucoup; malgré ses plaintes qui indiquent une vive souffrance, il paraît ne plus se rendre bien compte de ce qui se passe autour de lui. Je lui avais donné l'absolution au poste de commandement. Lui aussi était un bon et solide chrétien.

Vers dix heures du soir, une voiture d'ambulance est enfin venue pour emporter quelques-uns de nos blessés; mais elle n'a pu arriver jusqu'à nous. La route a été coupée, à 15o mètres en arrière du poste de secours, par l'explosion de deux obus qui y ont creusé de profonds entonnoirs, et il nous faut transporter nos blessés jusque-là, sur des brancards ou à bras.

II est onze heures du soir; le colonel Driant, toujours infatigable, vient nous visiter. Il a parcouru le bois d'une extrémité à l'autre et visité ses différents postes.. Il me raconte, tout heureux, comment, dans deux de ses grand'gardes, les chasseurs ont pu, par une contre-attaque, reprendre aux Allemands la plupart des tranchées que ceux-ci leur avaient enlevées à la faveur du bombardement. « Mais, me dit-il, demain matin, si nous ne sommes pas secourus, elles seront reprises; tout est bouleversé, ils ne pourront plus tenir. » Et, sous le coup de cette préoccupation, il retourne au poste du commandant.

Nous continuons à distribuer à nos chers blessés les quelques gouttes d'eau qui nous restent; l'arrosoir est vide. J'ai encore heureusement, en bas dans la chapelle, un-demi litre d'eau réservée pour la messe. C'est la dernière provision, et il faudra la ménager, car qui sait ce que nous réserve le jour qui ne tardera plus à paraître.


Source: BNF / Gallica

Etudes, Revue fondée en 1856 par des Pères de la Compagnie de Jésus

54e année - tome 150e de la Collection,

Janvier-Février-Mars 1917

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