• DRIANT Emile

De la "Vieille Armée" à la "Ligue Militaire", la défense des traditions de l'Armée

Dernière mise à jour : 22 août 2021

Lorsqu'il quitte l'Armée en décembre 1905, le commandant Driant est alors encore dans la stupeur de l'Affaire des Fiches. Comment la délation, ce crime si infâme à ses yeux, si contraire à l'honneur et à la camaraderie, a-t-il pu se glisser au sein de l'institution militaire? Ses premières réactions sont donc de dénoncer avec force l'influence néfaste de la Franc-Maçonnerie, sur l'Armée en particulier, et sur la France en général. Il combat en duel le général Percin, fonde la Ligue Anti-maçonnique Française (pour les hommes) et la Ligue Jeanne d'Arc (pour les femmes), donne de nombreuses conférences pour dénoncer l'influence des Loges, se lance dans la campagne des élections législatives de 1906 dans l'Oise dans laquelle il prendra à partie son adversaire de la circonscription voisine M. Berteaux...


La Ligue Anti-maçonnique souffre de la profusion des ligues à cette époque; il y a la Ligue de Défense nationale fondée par Copin-Albancelli, l'Association Anti-maçonnique de l'amiral de Cuverville, l'Armée de Jeanne d'Arc, la Ligue Anti-Maçonnique d'éducation nationale et d'action... Elle ne restera donc pas très active au-delà de l'année 1906... Elle a aussi la particularité de ne pas être ouverte à l'adhésion des anciens officiers et sous-officiers. Dénonçant les symptômes de la décomposition de l'Armée provoquée par l'instauration du système de délation, le commandant Driant tenait à ce que "cette Ligue, qui marchera main dans la main avec les Ligues similaires déjà existantes, mais qui en différera par le mode d'action, ne demandera rien à l'armée, ne voulant pas contribuer à y augmenter la désunion. Chacun sait que les officiers peuvent (...) entrer librement dans la Maçonnerie; ils n'auront pas accès chez nous." (L'Eclair du 2 janvier 1906). C'est pourquoi pour poursuivre son combat pour la défense de l'Armée, le commandant crée, en 1908, avec un groupe de camarades, anciens officiers, "La Vieille Armée".


La création de "La Vieille Armée"


Les statuts de cette Association son publiés dans son bulletin L'Echo de la Vieille Armée (n°2, juillet 1909); ils en précisent le but et le fonctionnement :

"I - Il est formé, sous le nom de La Vieille Armée, une Association entre les anciens officiers et sous-officiers des armées de terre et de mer qui adhéreront aux présents statuts.

II - La Vieille Armée n'est inféodée à aucun parti.

Considérant que les principes sur lesquels repose l'organisation d'une armée puissante et digne de nos glorieuses traditions sont depuis plusieurs années méconnus, elle se propose de défendre l'armée et la marine contre les attaques dont elles sont l'objet et de lutter contre les mesures susceptibles de diminuer leur valeur matérielle et morale.

Elle veut de plus assurer les camarades en activité de service, qui sont tenus au silence, qu'elle sera toujours prête à protester pour eux à la face du pays contre les injustices et les humiliations qui leur seraient imposées.

Enfin, elle a pour but de combattre, dans toutes les luttes électorales, les candidats, dont les déclarations ne seraient pas nettement favorables aux idées de patriotisme, de discipline et d'honneur qui ont fait la grandeur de l'armée française."


L'Association est dirigée par un Comité d'Action qui réunit d'anciens officiers :

- le Commandant Dupourqué, député (Président de l'Association)

- le Commandant Driant

- le Colonel de Coubertin

- le Lt-colonel Kerzerho

- le Commandant Costa de Beauregard

- le Commandant de Civrieux

- le Commandant de Fraville

Elle comporte aussi un Comité d'Honneur composé de généraux comme :

- le Général Kessler, ancien membre du Conseil supérieur de la Guerre, ancien commandant du 6e Corps d'armée

- le Général de Monard, ancien commandant du 20e Corps

- le Général Tournier, ancien commandant des 12 et 13e Corps

- le Général Farny, ancien commandant du 5e Corps


Pourquoi la Vieille Armée n'appartient à aucun parti


Dans un éditorial de son premier bulletin (L'Echo de la Vieille Armée, n°1, avril 1909), le capitaine de frégate Dupourqué, son Président, précise le sens de cette initiative :

"Sans doute, les Ligues ne manquent pas qui appellent le zèle et le dévouement des militaires souffrant de l'état de choses actuel et désireux de travailler énergiquement au relèvement de la Patrie. Mais chacune de ces Ligues a justement un drapeau particulier, et il faut avant tout être catholique pour faire partie de l'Action Libérale; royaliste pour s'inscrire à l'Action Française; bonapartiste pour se réclamer de l'Appel au Peuple et républicain pour appartenir à la Fédération Progressiste.

Ces ligues sont donc, qu'elles le veuillent ou qu'elles ne le veuillent pas, forcément fermées, et leur nombre croissant, qui s'explique par la diversité des opinions, serait sans inconvénients si, le moment venu, elles formaient bloc, le bloc des honnêtes gens contre le bloc des sectaires et rancuniers, qui mènent la France à la ruine et à la honte.

Malheureusement cette entente si désirable est toujours restée lettre morte, même aux heures les plus critiques, et c'est pourquoi tant d'excellents esprits sont hostiles à tout groupement nouveau qui viendrait, disent-ils, ajouter à l'éparpillement des troupes déjà trop dispersées.

Et cependant, une ligue exclusivement militaire se conçoit et se défend très bien. Pour tous ceux qui ont vraiment aimé le métier des armes et qui ont servi plus ou moins longuement dans l'Armée ou dans la Marine, le culte du Drapeau reste la dominante, et ils ont de l'honneur, du devoir, de la discipline, la même haute conception, quelles que soient leur origine, leur situation, leurs opinions politiques ou religieuses. Cette communauté de sentiments donne à tout groupement militaire une cohésion qu'il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver ailleurs.

Un tel groupement, par la force même du penchant naturel de tous ses membres pour la vie active, s'orienterait vers l'action immédiate, c'est-à-dire, en fin de compte, vers l'action politique sur le terrain de la défense nationale qui reste, à leurs yeux, la question vitale, la condition essentielle de la grandeur du pays. Et précisément parce qu'ils sont disciplinés et que, pour eux, le salut du pays passe avant leurs préférences personnelles, ces anciens soldats partout où ils auront su se grouper, et, par conséquent prendre une influence morale certaine, feront masse sous le nom du patriote dont les sentiments élevés leur semblent indiscutables, sans s'inquiéter d'ailleurs de la chapelle particulière dont se réclame ce patriote.

Ils trouveraient du reste souvent dans leurs propres groupements des candidats qui remplaceraient avantageusement le plus grand nombre de ceux qui nous sont offerts jusqu'à ce jour, à qui manquent le désintéressement, la probité, la loyauté, monnaies courantes dans le monde militaire."


Comment la Vieille Armée comprend son rôle


Dans le même numéro, le Colonel de Coubertin précise :

"Il n'y a qu'une seule Armée, l'Armée nationale, qui, depuis la grande réorganisation consécutive à nos revers, est toujours la même, fait preuve partout de son dévouement à la Patrie, et se tient à l'écart des luttes politiques qui nous divisent.

La voir se maintenir dans cette voie, continuer à observer le silence si digne qu'elle a gardé jusqu'à ce jour et qui lui a valu le nom caractéristique de "Grande Muette" est notre voeu le plus cher. Ce n'est pas nous qui la pousserons jamais à modifier cette attitude qui a provoqué par-delà nos frontières une admiration justifiée, car il fut une heure où ce silence n'était pas sans mérite. (...) Nous avons admiré nous aussi la force d'âme et le sentiment du devoir qui ont pu obtenir un silence si plein de dignité et de patriotisme. Le groupe de La Vieille Armée non seulement approuve ce silence, mais il le recommande aux camarades encore au service. Lorsqu'on a l'honneur de servir la Patrie dans les rangs de l'Armée active, le silence est le premier des devoirs et on doit tout supporter sans faiblir, tout... jusqu'au jour où la conscience clame son "Non possumus". Elle le clame en un de ces moments critiques où l'homme d'honneur ne sait pas hésiter, et où, quoiqu'il arrive, il marche droit à ce qu'il estime son devoir. De pareils problèmes ne peuvent guère se poser que sur des questions de croyances, les seules, peut-être, où la conscience soit absolument irréductible.

Un gouvernement soucieux de conserver et de développer les forces vives de son Armée eût du s'abstenir avec la plus scrupuleuse attention de la placer dans de semblables alternatives. Il semble, au contraire, qu'il ait adopté de parti pris la maxime adverse et recherché ces occasions au lieu de les éviter.

Si, dans de pareilles éventualités, l'Armée ne peut que se taire, nous, qui avons accompli notre devoir envers la Patrie et reconquis le droit de parler, nous voulons parler pour elle, et, puisque dans notre régime actuel le peuple est souverain, c'est à lui, c'est à l'opinion que nous voulons faire appel en lui signalant tout ce qui peut diminuer la force de l'Armée. Nous n'ignorons pas que ce gouvernement soit disant républicain n'aime guère la contradiction. Tout en se réclamant de la Déclaration des Droits de l'Homme, il a perfectionné le crime de lèse-majesté; il n'hésite pas à s'imposer par l'injustice et la violence à quiconque dépend de lui. Il abuse de la puissance qui lui a été confiée pour le bien général, l'emploie cyniquement, souvent même illégalement, à écraser ceux qui ne se courbent pas et couvre d'un manteau protecteur non seulement les fautes de ses amis, mais même les crimes de ses mercenaires. Cette heure passera : nous avons confiance dans le bon sens français, nous autres officiers qui avons vu passer chaque année entre nos mains tant de braves gens. Ils viennent de nous montrer ce que notre race contient encore de vigueur, de dévouement et de chaudes qualités du coeur, ces admirables soldats du Maroc, et les ovations faites par eux, au moment de son départ, au général d'Amade, montrent combien le soldat français sait apprécier et aimer les chefs qui ont trouvé le chemin de son coeur et qui sont dignes de lui.

Cette union du chef et des subordonnés, de l'officier et du soldat, cette camaraderie entre tous ceux qu'anime l'amour de la Patrie, nous voulons la voir se continuer entre ceux qui, rentrés dans la vie civile, ont gardé vivace et ardent l'amour d'un Drapeau à l'ombre duquel ils avaient espéré servir jusqu'au bout.

Voilà ce que veut dire notre titre : Vieille Armée. Nous voulons continuer et étendre les liens de camaraderie sacrée commencée dans les rangs de l'Armée; nous voulons protester devant l'opinion, seule maîtresse souveraine dans un gouvernement d'opinion, chaque fois que les gouvernements abuseront du pouvoir pour le faire servir à leur intérêt ou à leurs vengeances contre nos camarades au lieu de s'en servir loyalement pour le bien de l'Armée.

Enfin, nous voulons dénoncer sans trêve l'odieuse tyrannie que trente mille Francs-Maçons font peser sur trente millions de Français. Nous ferons appel, sans nous lasser, à l'énergie de tous les bons citoyens qui, comme nous, sans distinction d'opinions politiques, veulent restaurer la justice et la liberté en arrachant à cette secte malfaisante une puissance dont elle ne se sert que pour désorganiser l'Armée, la Marine, et tout ce qui fait la force vitale d'une nation."



Pourquoi "Vieille Armée"

Ce nom de "Vieille Armée" a semble-t-il suscité des questionnements, des reproches, des regrets. Dans une tribune publiée dans le n°2 de l'Echo de la Vieille Armée (juillet 1909), le commandant Driant revient sur le sens de ce nom :

"Oui, pourquoi "Vieille Armée"? nous ont demandé quelques camarades, le jour de l'Assemblée générale. Pourquoi "Vieille Armée"? nous écrivait, quelques jours auparavant, un Général qui a occupé l'un des plus hauts échelons de la hiérarchie militaire, qui partage nos appréhensions pour l'avenir et qui estime nécessaire, lui aussi, l'utilisation sous forme d'association, de cette force homogène que représentent les anciens officiers et sous-officiers. Vous risquez d'éloigner de vous, par le "qualificatif" de votre étiquette ceux qui se rallieraient au "substantif". Vieux, personne n'aime à l'être, n'est-ce pas risquer de passer auprès du plus grand nombre pour un partisan endurci de toutes les réactions et de toutes les routines; n'est-ce pas se qualifier par avance adversaire irréductible de toutes les lumières et de tous les progrès?

A l'objection ainsi présentée, nous avions cru répondre d'avance en écrivant dans notre numéro-programme ces lignes que nous demandons la permission de reproduire: sur le terrain professionnel, notre titre de "Vieille Armée" ne doit pas faire considérer notre groupement comme systématiquement hostile à toute institution militaire par la seule raison qu'elle est "nouvelle". Et nous n'avions pas ajouté - car ce n'était guère la peine - ni comme inféodée à toute institution militaire, par le fait seul qu'elle est ancienne.

Qu'il nous soit permis de revenir sur ce sujet, car il est indispensable, au départ, surtout de dissiper toute équivoque. Il y a des camarades que nous éloignerons ou que nous ne rallierons pas, c'est entendu. Il y a d'abord ceux qui voudraient nous voir adopter un parti et brandir un drapeau. Notre dévoué Président a dit dans notre Echo d'Avril pourquoi nous ne pouvons les suivre dans cette voie. Il y a ensuite, et surtout, ceux qui dans tout effort tenté autour d'eux, cherchent aussitôt l'objection qui les dispensera de s'y associer, éternels grognards qui trouvent tout mal mais se réservent d'agir quand tout ira plus mal encore. A ceux-là, nous rappelons la phrase lapidaire qui figure en tête de notre règlement de cavalerie: "De toutes les fautes que peut commettre un chef, il n'y en a qu'une d'infamante, c'est l'inaction". J'ajoute que la Vieille Armée, ne recherchant pas le nombre et se contentant de la qualité, ne veut dans son sein que des énergies et ne se soucie pas des inutiles. Aux amis de bonne volonté qui nous encouragent, mais hésitent encore à venir à nous, nous soumettons les quelques réflexions suivantes, qui précisent dans quelle mesure nous entendons concilier la tradition et le progrès.

* * *

Est-il besoin de dire tout d'abord que nous acceptons sans réserve tous les progrès matériels et que nous suivons avec une attention soutenue, dont on aura la preuve dans cette Revue, le développement théorique et pratique de la science apportant un surcroit de force à la défense et à la grandeur nationales. J'espère que ceux qui nous reprochent d'être archaïques, parce que "Vieille Armée", ne nous prêteront pas le funeste projet de rêver d'une concentration par diligences, sous prétexte que Napoléon a transporté jadis en poste une grande partie de la Grande Armée.

Dans le domaine de la législation et des moeurs, nous ne le serons pas davantage. N'avons-nous pas déjà écrit: "nous sommes des partisans convaincus de la Nation armée" qui est à la base de toutes les grandes nations européennes, et c'est pour nous conformer aux conséquences de cette doctrine que nous avons admis parmi nous les officiers et sous-officiers de formations de réserve, comme ils seraient admis en temps de guerre à partager avec leurs camarades de l'activité, l'honneur de combattre les ennemis de la patrie.

Cette conséquence, que nous citions à titre d'exemple, n'est évidemment pas la seule qui découle du principe de la nation armée, ni la seule que nous acceptions. D'une manière générale, nous adhérons à tout ce qui se justifie par le bon sens et par l'intérêt bien entendu du pays. Toutes les institutions, toutes les coutumes qui avaient leur unique raison d'être dans l'existence d'une armée exclusivement professionnelle, nous le tenons comme condamnées sans appel et disparues sans retour. Par contre, toutes celles qui doivent leur éclosion, fut-elle de fraîche date, aux conditions nouvelles imposées par le service obligatoire à court terme, nous les considérons comme aussi fondées en droit que nécessaires en fait. Tout en restant attachés aux traditions qui ont fait la force et l'honneur de l'Armée française, nous sommes des hommes de lumière, de liberté et de progrès.

Notre passé, d'ailleurs, n'est-il pas là pour l'affirmer? Nous ignorons le jugement que l'histoire portera sur la génération qui, depuis l'année terrible jusqu'à ces derniers temps, s'est vouée à l'oeuvre du relèvement de l'armée et de la patrie mutilées. Peut-être voudra-t-elle bien donner à cette génération, faite des vaincus de la veille qui n'avaient pas désespéré de la victoire du lendemain, le beau nom de Génération de la Revanche; non - hélas! - pour avoir réalisé, mais pour avoir voulu de toutes ses forces et préparé de tous ses moyens la restauration de la grandeur française. Mais dut-il n'en être pas ainsi, ce que l'histoire devra dire, c'est que les hommes de cette génération dont fait partie la "Vieille Armée" toute entière, se sont jetés dans la voie des réformes et du progrès avec toute la sincérité, toute la fougue de la jeunesse et de la foi patriotique.

Lesquels d'entre nous, lieutenants, capitaines, colonels, plus encore, n'ont pas été les meilleurs et les plus fidèles amis de leurs hommes, les plus soucieux de leur bien-être matériel comme de leur dignité morale? Cette double préoccupation, qui fut, dans tous les temps, celle de tous les chefs militaires réellement dignes de commander, n'a-t-elle pas été au plus haut degré la nôtre?

Tel progrès matériel que l'on présente aujourd'hui comme l'un des bienfaits de "l'Armée démocratique", n'est-il pas né de notre initiative? N'a-t-il pas été réalisé par nous dans des conditions plus défavorables et avec des ressources plus modestes que celles de l'heure actuelle? Tel moyen d'action morale que l'on préconise et que l'on réglemente, en laissant entendre que l'esprit nouveau était seul à même de le découvrir, n'y avons-nous pas eu recours mille fois, soit qu'il nous fut inspiré par des traditions militaires recueillies de la bouche de nos anciens, soit qu'il eut jailli spontanément de nos cerveaux ou de nos coeurs?

Un de nous s'attellera un jour à ce travail prouvant que le nombre d'instructions récentes visant l'hygiène, la nourriture, l'amélioration du bien-être, l'éducation morale du soldat, instructions sous lesquelles un ministre ou un secrétaire d'Etat en mal de réclame électorale met aujourd'hui sa signature, ne sont que la reproduction de circulaires signées de Cissey, Campenon, Boulanger ou de Freycinet.

* * *

Mais précisément parce que nous sommes les amis de tous les progrès légitimes, que nous avons été les collaborateurs de ceux du passé, nous nous refusons à toutes les innovations qui n'ont du progrès que l'apparence et sont au fond des retours en arrière, puisqu'ils ne visent à rien moins qu'à détruire l'oeuvre patiente des générations qui ont fait la France.

Ce que nous n'avons jamais voulu admettre, ce que nous n'admettrons jamais, c'est qu'il puisse exister une Armée ou une Société qui s'affranchisse impunément des règles que tous les temps ont posées, des conditions que tous les temps ont subies. Nous voulons qu'au lieu de ces leçons déprimantes sur le Pacifisme et l'amour de l'Humanité, on enseigne au Français l'amour sans réserve de la Patrie.

Patrie de saint Louis et de Jeanne d'Arc, patrie d'Henri IV et de Louis XIV, patrie de Napoléon et de la Convention, - car la Convention, nous disait une voix éloquente au centenaire de Saint-Cyr, sut, du moins au dehors, couvrir son nom de gloire, - patrie de nos Rois, de nos Empereurs et de la République, nous voulons que son culte domine tout et nous combattrons cette secte internationale, la franc-maçonnerie, qui, par ses hypocrites théories sur la fraternité universelle, cherche à détruire chez nous le sentiment qui a jusqu'à ce jour été le ciment de l'unité française.

Nous voulons que le culte du Drapeau soit enseigné à l'école, maintenu dans le pays, et nous lutterons contre la même franc-maçonnerie qui, dans l'un de ses "ateliers" osait récemment proposer la suppression des drapeaux de l'Armée, sous prétexte que "le spectacle de ces loques, oripeaux d'un autre âge salués par les autorités d'un pays, était grotesque et ridicule".

Nous voulons que le respect de la discipline, le sentiment profond de la solidarité et de la camaraderie président à toutes les manifestations de la vie militaire, et, là encore, la franc-maçonnerie nous trouvera devant elle, parce qu'elle a inventé les fiches, produit la délation dans les régiments, sapé l'esprit de corps et inauguré le règne du mouchard et de l'arriviste.

Et puisqu'une école s'est fondée qui, s'inspirant trop logiquement du rêve d'une religion sans Dieu, d'une nation sans chef, d'une famille sans durée, nous présente comme l'idéal et le progrès de demain la funeste utopie d'un corps d'officiers sans prestige, obtenant à grand' peine, d'une masse sans cohésion et sans respect, une obéissance conditionnelle et toujours en suspens; puisque les partisans de toutes ces erreurs, les artisans de tous ces périls s'intitulent eux-mêmes la Nouvelle Armée; n'est-il pas naturel que ceux qui leur crient: Halte-là! porte le nom exactement contraire et s'intitulent la Vieille Armée?

Voilà pourquoi Vieille Armée nous sommes et resterons. Mais vienne l'occasion, et nous mettrons notre fierté à prouver que, dans cette Vieille Armée, ne battent que des coeurs solides, rajeunis par les vivifiants souvenirs du passé, coeurs de soldats, de chrétiens et de Français."


Création de la Ligue Militaire


Lors de son Assemblée générale annuelle, le 28 mai 1910, la Vieille Armée décide finalement de changer de nom. Elle prend acte des objections qui ont été formulées de différents côtés, et en particulier par le général Metzinger, au sujet de ce nom; celui-ci n'a pas été compris et "on lui reproche de paraître s'appliquer à un groupement de mécontents, vieux jeu, inaccessible au progrès, incapable d'action". C'est avec une large majorité que l'Assemblée générale décide d'adopter le nom de


Ligue Militaire,

pour le maintien des traditions de l'Armée

et la défense de ses intérêts


Le président et fondateur de la Vieille Armée, le capitaine de frégate Dupourqué, ne se représentant pas, c'est le Commandant Driant, nouvellement élu député de Nancy, qui est choisi pour présider le comité d'action.

Les statuts de la nouvelle Association, reprennent exactement - au nom près - les statuts de la Vieille Armée.


Le nouveau président, le commandant Driant, développe dans un manifeste adressé à la Presse, l'ambition renouvelée de cette Association :

" Nous faisons appel à tous les patriotes, sans distinction d'opinion, et nous leur demandons, par leur adhésion, d'apporter à la nouvelle Ligue la puissance qui lui est nécessaire pour la réalisation de sa seule ambition : le maintien de la grandeur de l'armée, c'est-à-dire de la Patrie. Nul n'ignore qu'une secte internationale a pris pour but de ses efforts la destruction lente et progressive de l'armée française, ce magnifique temple des vertus militaires, dont le drapeau sous ses plis a abrité par le monde les plus généreuses idées de l'humanité! Cette destruction presque invisible à qui ne la suit pas étape par étape, année après année, s'opère sous le voile de sophismes insaisissables pour la masse de la nation ou incompris par elle. C'est à nous, anciens officiers clairvoyants, ou jeunes citoyens éclairés, qu'il appartient de crier bien haut le danger mortel.

Nous ne sommes pas un parti. Nous ne voulons être que des Français, debout autour du Drapeau, comme nous le fûmes, comme nous le serions demain sur la frontière, face à l'ennemi. Dans notre Ligue, nous voulons ressusciter l'âme de l'armée nationale, celle dans laquelle, trente années durant, nous avons pieusement vécu, sans songer à nos cocardes respectives, - l'âme de cette armée vraiment nationale que nous avions relevée de la plus profonde des chutes assez haut pour que la Russie puisse lui tendre une main confiante. Et nous voulons lutter à la face du pays contre les semences de mort qui l'enveloppent; - car la santé de l'armée, c'est la vie même de la France.

Nous aurions désiré que tous ceux qui lisent ces lignes aient pu entendre les émouvantes paroles que M. le général Tournier nous adressait samedi (28 mai 1910) : "Qu'ils viennent à nous, s'écriait-il, tous ceux qui ont vécu de nos rêves, qui ont nourri nos espoirs, qui ont souffert de nos amertumes, qui partagent notre douleur! Qu'ils viennent à nous, pour le salut de la Patrie!"

Français, patriotes avant tout! écoutez l'ardente adjuration d'un de vos chefs militaires les plus respectés. Venez vous inscrire à la "Ligue Militaire" pour mener avec elle un combat sacré! "


Le fait de se réunir en association ne va pas de soi pour d'anciens officiers, et beaucoup ont des réticences à l'idée de ce qu'ils perçoivent comme un syndicat des militaires, bien peu conforme aux traditions et coutumes de l'institution. Le commandant Henry de Hauteclocque (oncle du Maréchal Leclerc de Hauteclocque), dans le n°3 du Bulletin mensuel de la Ligue Militaire (juillet 1910) insiste sur le lien qui existe entre les anciens officiers et leurs camarades d'active, justifiant l'existence et la nécessité d'une telle Association :

" En rendant aux officiers une liberté dont eux seuls ils étaient privés, on leur a rendu un service dont ils doivent profiter, ne serait-ce que pour en réclamer une autre, dont les épreuves récentes ont démontré la nécessité. Alors que des officiers ne craignent plus de s'affirmer membres d'une association nettement politique, comme la Franc-Maçonnerie, devrait-il être interdit à d'autres de se grouper pour se défendre contre les entreprises désormais notoires que cette association dirige contre eux? La Ligue Militaire, fondée en dehors de toute doctrine religieuse et politique, peut servir de noyau à un tel groupement. C'est à cette idée qu'il faut convertir l'opinion publique; et c'est à elle qu'il faut d'abord intéresser la partie saine qui est encore, malgré les protestations grotesques de quelques énergumènes en mal d'avancement, l'immense majorité de l'armée. Mais, pour cela, il importe de ne pas la poser en syndicat des mécontents, en Vieille Armée de demi-soldes grincheux, mais bien en association de frères d'armes que rien ne sépare de ceux qui sont encore sous le harnais. (...) Contre les passions, les intérêts coalisés de la démagogie, le seul rempart solide d'une armée est l'esprit de corps, lequel n'est autre chose que l'esprit de solidarité et d'association. Chose étrange, c'est au moment où cet esprit règne en maître sur le monde qu'il semble s'être retiré de ceux à qui il est plus que jamais nécessaire. Qu'ils ouvrent donc leurs yeux, qu'ils comprennent que là, et là seulement, est le salut! C'est en rentrant dans la saine et vieille tradition militaire, que l'officier d'aujourd'hui sera de son époque. Puisque l'association, reine du jour, a fait, en France, le chemin que l'on sait, sera-t-il éternellement le seul à en ignorer la force? "


Cette "Ligue Militaire" perdurera jusqu'à la déclaration de Guerre, le dernier numéro de son Bulletin mensuel (n°49) étant daté du 15 juillet 1914. Elle publiera et tiendra à jour un Répertoire Maçonnique de l'Armée, répertoriant les officiers affiliés à la Franc-Maçonnerie afin de mettre en garde les militaires d'active contre les délateurs. Elle protestera énergiquement contre la participation de l'Armée à l'hommage rendu à Emile Zola, "insulteur de l'armée", auteur de La Débâcle. Elle accompagnera les travaux parlementaires de ses membres élus à la Chambre, sur les questions militaires, et en particulier la défense de la Loi des 3 ans. Elle publiera aussi dans son Bulletin mensuel de nombreuses analyses sur la situation de l'Armée française et les dangers qui menacent la France; la plupart de ces publications sont l'écho d'ouvrages publiés par les membres de la Ligue.



sources: L'Echo de la Vieille Armée (n° 1 et 2),

Bulletin mensuel de la Ligue Militaire (n° 1, 3 et 49)


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